Cameroun : quand les entrées repoussent

Les portes d’entrée du Cameroun, aériennes et maritimes sont loin d’attirer le visiteur au premier contact. Même à l’intérieur du pays, les entrées des villes offrent encore un spectacle désolant, loin de susciter la curiosité.

Depuis le 20 octobre 2022, des Camerounais de la Guinée équatoriale reviennent au pays, forcés par le pays d’accueil de rentrer au bercail. A côté d’eux, il y a d’autres Camerounais de la diaspora qui arrivent au pays pour les congés. Les uns et les autres dans leur imaginaire, se disent toujours qu’ils peuvent trouver quelque chose de différent ou d’améliorée à leur arrivée, mais ils sont encore, et toujours désagréablement surpris par l’accueil qu’il leur est réservé à l’aéroport de Douala, aussi bien par la structure que par les hommes. A ce propos, voici ce que disait Célestin Monga à l’introduction de son libre intitulé Nihilisme et négritude, paru en 2009 : «  je suis donc à Douala : aucun autre aéroport n’a cette absurdité pittoresque, cette torpeur agitée et cette grande dose d’amertume. La salle de contrôle sous douane est prise d’assaut par des personnages divers que la moiteur de l’atmosphère ne décourage pas. Comme toujours, il faut attendre, un temps interminable, la sortie des bagages. Du même vol, il en arrive simultanément sur trois tapis roulants, sans explications. Les passagers se bousculent impoliment courant comme des possédés d’un tapis à l’autre. En un demi-siècle d’indépendance, personne ne semble être parvenu à convaincre les autorités qu’il est possible d’organiser autrement l’activité dans le plus grand aéroport d’Afrique Centrale. Dans une telle ambiance, il me faut penser à Sony Labou Tansi, à Cioran et à Pessoa, et demeurer serein, me libérer de ma colère… » Et là, il faut avoir la chance de retrouver sa valise. Un jeune Camerounais arrivé par l’aéroport international de Douala le 27 octobre 2022 à 17h, a dû attendre sur place près de 4h, espérant désespérément voir un de ses bagages qu’il avait pris la peine de faire enregistrer la veille sur le vol qui le ramenait. Ce sac avait été emporté par une autre passagère, par confusion dit-on, avec pourtant une étiquette d’embarquement bien en vue et portant le nom du propriétaire. Ainsi, un passager peut emporter le sac d’un autre et sortir de l’aéroport sans que les services de contrôle ne s’en rendent compte. Le lendemain, répondant à la question de savoir s’il a bien passé la première nuit au pays, sa réponse était amère : « la mal gouvernance m’a douloureusement accueilli, je n’ai pas bien dormi. La médiocrité dans une institution comme l’Adc est incroyable »

« On va faire comment alors ? Cette formule que l’on entend partout, expression d’engourdissement physique et mental, est paradoxalement souvent ponctuée d’un activisme désordonné qui s’exprime jusque dans l’explosion du secteur informel : il dégouline sur les trottoirs, obstrue les rues et marginalise désormais l’économie officielle

Ville capharnaüm

Célestin Monga lui, avait eu la chance de retrouver sa valise dans l’introduction de son livre, mais rien de mieux de l’attendait au sortir de là « Ayant moi-même grandi dans cet environnement, je dois pourtant prendre quelques minutes pour réajuster mes reflexes à l’environnement. Je note la résignation optimiste du brave chauffeur qui me conduit, il en a vu bien d’autres. La circulation automobile à Douala est peut-être le reflet le plus puissant de cette civilisation qui s’engloutit dans ses propres mirages. Plusieurs siècles d’oppression et cinquante ans d’indépendance pervertie auront produit des manières de penser et d’agir bien particulières et laissé bien de cicatrice dans les esprits. J’imagine Cioran se retrouvant dans ce cafouillage. Il y observerait une infinité de raisons supplémentaires d’écrire des syllogismes de l’amertume. J’imagine aussi un psychiatre japonais se retrouvant dans ce cafouillage, il démissionnerait probablement de ses fonctions pour chercher un autre métier moins difficile, à l’opposé de ses compétences supposées. Peut-être dans la plomberie ? Déambulant dans les rues de la ville, j’entends le silence  bruyant des lamentations qui sont souvent le fruit de l’accoutumance à l’inaction, la soumission au terrorisme du découragement. « On va faire comment alors ? Cette formule que l’on entend partout, expression d’engourdissement physique et mental, est paradoxalement souvent ponctuée d’un activisme désordonné qui s’exprime jusque dans l’explosion du secteur informel : il dégouline sur les trottoirs, obstrue les rues et marginalise désormais l’économie officielle…Sur la route. De temps en temps, les policiers que l’on prendrait pour des brigands, à en juger par leur accoutrement et le peu de confiance qu’ils inspirent, arrêtent des véhicules au gré de leurs humeurs. Interdictions arbitraires, grandes humiliations, petites vexations et mille formes de torture tissent le quotidien de chaque citoyen camerounais. Pour retrouver mes esprits et un peu de sérénité, j’écoute de la musique… »

Sortir de là

Une vue de la pénétrante Est de la ville de Douala

Douala, la ville pilote, pionnière, modèle, inspirante, pleine de vie et de rêve dans les années 50, porte d’entrée du Cameroun, est devenue le symbole de la violence psychologique et comportementale, le terreau du désordre, le terrain de la débrouillardise. Les autorités et quelques citoyens se focalisent de fois sur les quelques édifices érigés non sans litige foncier, pour se faire bonne conscience que la ville est belle. Une conviction éphémère qui ne tient que le temps de le professer dans un bureau cossu, dans la voiture fermée aux vitres fumées, au supermarché où on tire le panier, mais qui s’estompe au contact de la rue et des populations. Au-delà de l’aéroport, aucune entrée de la ville de Douala, vitrine du Cameroun, ne paye de mine. Par le port de Douala Bonaberi, désordre et tracasseries sont au rendez-vous, les entrées Est et Ouest de la ville agressent littéralement la vue par le désordre et les débris qui jonchent ce qui tient lieu de chaussées et les abords, dépriment le corps et stressent le mental par des embouteillages qu’on dirait commandés. Ceux qui partent du pays et reviennent, sont obligés dès l’entrée du pays, de puiser la force mentale aussi loin que dans les familles, dans l’amour ou dans le devoir pour continuer, sinon ils sont tentés de rebrousser chemin dès que le pied touche le tarmac…  Si la ville de Douala elle-même ne peut être meilleure, au moins les entrées devraient être flatteuses. Comme une femme devant le miroir, elles ont besoin de se faire une beauté.

Roland TSAPI  

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