Cameroun : pourquoi la jeunesse est noyée dans l’alcool

La jeunesse camerounaise s’adonne volontairement à la consommation de l’alcool, qui lui est d’ailleurs offerte sur un plateau fait de lois et de laisser aller. Etonnant que le président Paul Biya lui-même s’en inquiète par la suite  

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En novembre 2019, l’Organisation mondiale de la santé  (Oms) avait publié le classement des pays africains qui consomment le plus d’alcool par habitant au cours de la même année, et dans ce classement, le Cameroun était confortablement assis à la deuxième place, avec 9 litres d’alcool par habitant, derrière le Gabon qui occupait la première place avec 9.1 litres. Au bas du tableau on retrouvait le Niger à la 49 eme position avec 0,10 litres ou le Sénégal en 44eme position avec 0,23 litres. Il faut préciser qu’on parle de litres d’alcool et non des litres de bière ou de vin. Selon l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES), un établissement public français placé sous la tutelle du ministère de la Santé, 1 litre pur d’alcool pèse 800 grammes, et la quantité d’alcool contenue dans un litre de vin à 12% est de 96 grammes. 1 litre d’alcool correspond ainsi à un peu plus de 8 litres de vins à 12%. D’après ce calcul donc pour obtenir les 9 litres d’alcool attribué à un habitant camerounais en 2019, il faut avoir consommé 75 litres de vin à 12% dans l’année. Voilà le record du Cameroun il y a encore deux mois.

Réveil sur le tard

Le pouvoir est-il au courant que le pays occupe une telle place dans le classement des pays sous influence de l’alcool, sans doute. Parce que le président de la république, Paul Biya, y a une fois de plus fait allusion lors de son discours à la jeunesse du 10 février 2020, en ces termes : « Il n’y a pas si longtemps, lors d’un Conseil Ministériel, j’avais demandé au Gouvernement d’envisager la mise en place d’un plan national de lutte contre la consommation des drogues et de l’alcool. Celle-ci avait alors atteint la côte d’alerte au sein de la jeunesse camerounaise. J’invite encore aujourd’hui le Gouvernement à se mobiliser davantage pour lutter contre ce fléau. » Il va de soi que si la consommation de l’alcool a atteint la côte d’alerte en milieu jeune, c’est surtout parce que cette substance est accessible en tout lieu à toute heure au Cameroun. Accessibilité facilitée d’une part par le cadre légal et d’autre part par le laisser aller caractéristique de l’administration, quand il s’agit des choses essentielles au bien-être des populations. 

Il est à noter que l’ouverture d’un débit de boisson est l’activité la plus facile à entreprendre au Cameroun. D’après le décret n° 90/1483 du 9 novembre 1990 Fixant les conditions et les modalités d’exploitation des débits de boissons, l’exploitation d’un débit de boisson est soumise à l’obtention d’une licence délivrée par l’autorité compétente, le sous-préfet ou le préfet.  l’article 7 alinéa 3 précise que  :  « Le sous-préfet ou le préfet dispose d’un délai de huit (8) jours à compter de la date de dépôt du dossier visé à l’alinéa 1er ci-dessus pour délivrer la licence sollicitée qui doit, dans tous les cas, correspondre à la contribution des licences payées. Passé ce délai, la licence est réputée accordée et le postulant peut exploiter son débit de boissons. » Ici donc, sur le plan légal, il n’y a rien à craindre, le demandeur d’une licence n’a pas à courir pour suivre son dossier selon les usages camerounais, il suffit d’attendre 8 jours après le dépôt et considérer le silence comme accord.

Accès permanent à l’alcool

L’article 13 de ce décret dispose que « les heures d’ouverture et de fermeture des débits de boissons sont fixées comme suit : – vente à emporter : de 6 heures à 21 heures ; – vente à consommer sur place : de 6 heures à 00 heures. » Là encore, pas de restriction particulière. Le président de la république lui-même a autorisé que dès 6h, les Camerounais, et davantage les jeunes qui sont les plus exposés au chômage, peuvent commencer à boire. 6 heures, c’est-à-dire très tôt le matin. Tandis que dans d’autres pays où le gouvernement veut pousser les populations au travail, l’ouverture des points de ventes de boissons alcoolisés est strictement sous contrôle, en tout cas pas permise aux heures légales de travail. On constate donc que la loi elle-même ouvre les portes et prédispose les populations à la consommation de l’alcool. En plus de cela, là où elle essaie de mettre des restrictions, ses dispositions sont proprement foulées au pied, avec la bénédiction des autorités administratives, dont l’indifférence est parfois suspecte. L’article 14 du décret dit qu’«Aucun débit de boissons ne peut être ouvert ou transféré à moins de 200 mètres à vol d’oiseau, d’un hospice, d’un hôpital, d’un dispensaire, d’un établissement d’enseignement, ou d’un édifice consacré au culte. »

Mais là encore, il n’y a qu’à faire un tour de ville, dans n’importe quelle agglomération du pays, pour se rendre compte de la mise en application de cette disposition. Dans l’arrondissement de Douala 5eme par exemple, les débits de boissons se marchent dessus en face de la sous-préfecture. En face de l’hôpital Laquintinie ou de l’hôpital Général de Douala, les bars pullulent juste de l’autre côté de la route, l’Université de Douala est entourée de débits de boissons tout calibre, on traverse presque dans un bar pour entrer au campus de l’université de Dschang, le scénario est le même presque partout. Bref on ne cherche pas des exemples dans ces cas.

L’urgence d’une désintoxication sociale

Le décret de 1990 a pourtant prévu des dispositions pour ces cas de délinquances. Article 18 – (1) « En cas d’exploitation clandestine d’un débit de boissons, le sous- préfet ou le préfet territorialement compétent ordonne la fermeture de l’établissement. (2) Les boissons trouvées sur place sont saisies et vendues aux enchères publiques au profit du Trésor public. Les procès-verbaux de saisie et de vente aux enchères publiques sont communiqués au comptable du Trésor intéressé, dans les quinze jours qui suivent chacune des opérations considérées. » A ce niveau, les autorités administratives ont purement et simplement démissionné, ou ont décidé elles-mêmes de retirer cette tâche de leurs cahiers de charges.

Dans son discours à la jeunesse le président de la République dit avoir demandé au Gouvernement d’envisager la mise en place d’un plan national de lutte contre la consommation des drogues et de l’alcool. Il ne s’agira là qu’un autre organe budgétivore si jamais il était mis en place, parce qu’en la matière il suffit de commencer par appliquer la loi qui existe, même avec ses imperfections. A moins que le laxisme constaté ne soit entretenu à dessein pour maintenir cette jeunesse dans l’alcool, l’empêcher de réfléchir et prendre son destin en main, la maintenir dans un état de servilité pour mieux l’exploiter comme bétail électoral ?  Quand un jeune doit se lever dans un environnement où le bar est ouvert à 6 heures, et il peut y passer toute la nuit, quel avenir lui réserve la nation ?  L’écrivain Jean Jacques Rousseau disait que « l’homme nait bon, c’est la société qui le corrompt », comme pour dire que l’homme est le produit de la société qui le façonne. Et la société camerounaise ressemble aujourd’hui à un océan d’alcool dans lequel la population est noyée, et la jeunesse davantage. Appel urgent au sauvetage donc. Paul Biya a conclu son message du 10 février 2020 en ces termes « Mes chers compatriotes, pour le bien de notre pays, j’ai besoin de vous ». Mais l’autre question est de savoir si pour le bien de ce même pays, la jeunesse a encore besoin de lui 

Roland TSAPI

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