Cameroun : pays acéphale ?

Incohérence et passes d’armes sont désormais le quotidien du gouvernement camerounais, indication d’une l’absence d’autorité à la tête

Joseph Dion Ngsute, Premier ministre dépassé?

Le covidgate a révélé une fois de plus que la cohésion gouvernementale avait pris depuis longtemps un coup au Cameroun, si l’on s’en tient aux différentes passes d’armes entre les membres du gouvernement et diverses administrations publiques. Au mois de juillet 2021, avec 6 mois de retard, le ministre des Finances a rendu public le premier rapport semestriel d’exécution du Fonds spécial de solidarité nationale pour la lutte contre le coronavirus et ses répercussions économiques et sociales. D’après ce rapport, dès la survenance de la pandémie, une avance de trésorerie avait été consentie au ministère de la Santé publique d’un montant de 45,2 milliards pour parer au plus pressé avant la mise en place du Compte spécial d’affectation, sur lesquels 44,83 milliards ont effectivement été payés. Une somme qui a connu une gestion de fait, en l’absence des procédures qui n’avaient pas encore été mises en place. Le ministre des Finances précise qu’il a en vain demandé les pièces justificatives de l’utilisation de cet argent, jusqu’au 25 janvier 2021 dans une autre correspondance. Quelques jours après cette publication, le 27 juillet 2021, le ministre de la Santé publique a adressé une correspondance à son collègue des Finances, regrettant d’abord que ni le rapport, ni le projet n’ont été transmis à son département ministériel pour y apporter le cas échéant des éléments de réponse à certaines informations ou interrogations qui pourraient y subsister. Et de continuer « j’ai l’honneur de vous faire connaître que contrairement à ce qui y est évoqué indiquant la non régularisation par le ministère de la Santé publique des avances de trésorerie consenties à son profit, les dépenses effectuées par la paierie spécialisée auprès du ministère de la Santé publique dans le cadre de la riposte sanitaire contre le Covid-19, s’élèvent à 34,5 milliards et non 45,9 milliards de francs cfa…Aussi, compte tenu de tous ces éléments, il me semble utile de procéder à la rectification des incorrections contenues dans le rapport et qui pourraient être de nature à fausser sa sincérité. »

Ping-pong

Cette réplique, pour le moins discourtoise, rappelle cette autre passe d’armes relevée quelques mois plus tôt entre le Secrétaire général de la présidence de la république Ferdinand Ngoh Ngoh, et le ministre de la Justice Laurent Esso. Le 6 avril 2021 en effet, le premier avait  envoyé au second une correspondance lui demandant, sur très hautes instructions du Président de la république, d’ouvrir une « enquête judiciaire » contre les auteurs et complices des cas de malversations financières relatives aux fonds de lutte contre le Covid-19. 14 jours plus tard, le 22 avril 2021, Laurent Esso répliquait, demandant au SgPr de lui faire parvenir les pièces d’investigation de la haute juridiction, non jointe à la correspondance. Ce dernier avait pourtant indiqué dans sa première lettre que thermocopie des documents qui fondaient la demande était jointe. Que cachent ces différentes passes d’armes ? Un malaise qui couve au sein du gouvernement, ou une bataille de dinosaures pour le contrôle de l’enquête sur les Fonds Covid, rien n’est à négliger. On note qu’il existe tout de même un cadre réglementaire qui ne demandait qu’à être respecté pour éviter de laisser transparaître les divergences.

Et pendant ce temps, que fait le chef du gouvernement qui est le premier ministre, garant de la cohésion gouvernementale, ce poste a-t-il encore un contenu dans le contexte camerounais ? Si les ministres sont nommés sur ses propositions, pourquoi ne met-il pas de l’ordre dans la maison où chacun est en train de démonter les câbles électriques de sa chambre, casser les pots, dégrader la peinture après s’être acheté une autre maison ailleurs ? Quelle maison Cameroun va rester après les occupants actuels ? La question mérite d’être reposée autant de fois que possible.

Pour le premier cas, le ministre de la Santé Publique qui se plaint de n’avoir pas vu le rapport avant sa publication, a pourtant dans son département un service juridique qui aurait dû lui dire qu’à ce stade, le rapport est inquisitoire et non contradictoire. En plus, il dit avoir mis à la disposition du ministère des Finances les liasses justificatives des dépenses le 20 avril 2021, alors que le Minfi dit dans son rapport les avoir en vain réclamés jusqu’en janvier 2021. De même, pour le deuxième cas, les échanges entre le ministre de la Justice et le Secrétaire général à la présidence de la république, un juriste expliquait dans un journal qu’aux termes de la loi de 2003 portant organisation et fonctionnement de la Chambre des comptes de la Cour suprême, c’est cette dernière qui a compétence pour saisir le ministre de la Justice lorsqu’elle découvre au cours de ses investigations des faits susceptibles de constituer une infraction à la loi pénale. Si ces détails avaient été respectés, sans doute que certains membres du gouvernement ne se sentiraient pas insultés, ou n’auraient pas l’impression de recevoir des ordres des personnes qui n’ont pas compétence, ce qui justifie peut-être ces réponses discourtoises qui jettent un discrédit sur l’action gouvernementale.

Autorité diluée

En tout état de cause, le gouvernement camerounais renvoie aujourd’hui l’image d’une marre à crabes où on se bouffe les uns les autres, chacun essayant d’utiliser les moyens en sa possession pour tirer le maximum d’avantages, tant pis pour les résultats finaux. Le rapport d’audit de la Chambre des Comptes de la Cour suprême sur la gestion des fonds covid, a même révélé que le ministère de l’Administration territoriale avait vendu au ministère de la Santé publique des dons reçus pour la riposte contre ce virus. Un peu comme une famille qui se bat pour éteindre un feu dans le domicile familial, et un frère sort un seau de sa chambre et au lieu de le remettre à celui qui puise de l’eau, le lui vend plutôt. Simple preuve que dans la famille, l’intérêt n’est plus collectif, mais individuel. Et pendant ce temps, que fait le chef du gouvernement qui est le premier ministre, garant de la cohésion gouvernementale, ce poste a-t-il encore un contenu dans le contexte camerounais ? Si les ministres sont nommés sur ses propositions, pourquoi ne met-il pas de l’ordre dans la maison où chacun est en train de démonter les câbles électriques de sa chambre, casser les pots, dégrader la peinture après s’être acheté une autre maison ailleurs ? Quelle maison Cameroun va rester après les occupants actuels ? La question mérite d’être reposée autant de fois que possible.

Roland TSAPI

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