Cameroun : mesures anti covid, l’autre nid de la corruption

Des mesures approximatives à l’application douteuse, des sanctions floues, ont ouvert la voie à toute sorte d’abus et d’arnaque de la part de ceux en charge de veiller à la mise en application

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Les 20 mesures gouvernementales contre la propagation du corona virus, ont généré des milliers de sous mesures, prises cette fois par les autorités administratives, les élus locaux, les ministères et leurs services déconcentrés. Chacun à son niveau refait les règles, explique les mesures à sa façon et impose ses méthodes à lui. Par exemple, une mesure prévoit que les débits de boissons, les restaurants et autres lieux de loisirs ferment à 18 heures, certains gouverneurs de régions corrigent la mesure en interdisant la consommation sur place dans les bars et les restaurants. Sur le terrain, les éléments de la force de l’ordre appliquent la mesure de fermeture à 18h même aux boutiques et kiosques qui vendent des denrées de première nécessité, qui n’étaient pas concernées par la décision initiale.

Bref, une même mesure donne lieu à plusieurs textes d’application, conséquence, on se retrouve aujourd’hui dans un pays où il n’est pas possible dans certaines régions d’aller dans un restaurant en journée ou de consommer une bière sur place, alors que dans d’autres on continue à la faire. Et dans ces régions où les mesures sont autant durcies, l’on n’explique pas cela par une forte exposition à la contagion par exemple, mais plutôt par la volonté des gouverneurs de ces régions de montrer leur dévouement envers les mesures gouvernementales prises sur haute instruction du chef de l’Etat. On se retrouve également dans un pays où les commerçants de certains marchés sont exonérés des loyers pour une durée de trois mois, tandis qu’ailleurs les autres ne bénéficient pas de telles mesures. Au niveau gouvernemental, cette liberté d’application des mesures qui donnait l’impression d’une cacophonie, a donné lieu à un recadrage par le  Premier ministre à travers une note signé du secrétaire général de ses services, mais au niveau local, tous les ingrédients restent réunis pour que l’on se retrouve dans la cour du roi Pétaud, dont la caractéristique est le désordre.

Port obligatoire de masque. Sinon, corruption?

Corruption sur la sanction

Plus important, ce flou qui persiste ouvre surtout les portes à de la corruption, devenue plus courante encore depuis l’entrée en vigueur de ces mesures d’application à géométrie variable. Dans les mesures complémentaires du 9 avril 2020, le Premier ministre Joseph Dion Gute a clôturé en indiquant qu’il y aura une sanction systématique de tout contrevenant aux mesures de restriction en vigueur et de confinement imposées aux personnes à risque. Sauf qu’il a oublié de préciser la sanction, et c’est là où il a ouvert la boite de Pandore. Quelle sanction est prévue pour chaque cas de violation, ou c’est la même pour toutes les violations, si oui en quoi consiste-t-elle exactement ? Des clarifications sont plus que jamais nécessaires, parce que depuis la mise en application de ces mesures, des barmen, des taximen, des motos taximen, qui se sont pour une raison ou une autre retrouvés en flagrant délit de non-respect de l’une des mesures, ont dû débourser de l’argent pour se sortir d’affaire, de l’argent exigé à la tête du client et sans traçabilité, ou plutôt qui a atterrit au fond des poches des individus. Comme pour dire que le flou qui persiste au niveau de la sanction donne l’avantage aux contrôleurs qui profitent pour faire leurs lois, profitant par ailleurs de l’ignorance des populations qui s’informent très peu, occupées qu’elles sont à courir après la survie quotidienne.

Injustice

Et la corruption dénoncée ici se trouve favorisée par la quasi impossibilité de certains secteurs de survivre à ces mesures, ce qui crée d’ailleurs un sentiment criard d’injustice. Bientôt un mois que des snacks bar, qui n’accueillent de la clientèle qu’à partir de 18h justement, ne fonctionnent pas. Et il ne leur a pas été dit par exemple qu’ils seront exempts d’impôts pour cette période. Les propriétaires ont investis d’énormes sommes d’argent pour verser des avances de loyer et faire des aménagements pour ceux qui étaient au début de l’activité, pour fermer les portes immédiatement après. Pour ceux qui exerçaient déjà depuis longtemps, certains se sont appuyés sur leurs chiffres d’affaires pour convaincre le banquier et obtenir un crédit, en présentant leurs bilans d’activités comme garantie. L’Etat viendra-t-il interférer pour mettre les deux parties d’accord en cas de litige ? Et les loyers mensuels, les bailleurs entendront-ils que l’activité n’a pas fonctionné à cause du corona virus ? Sûrement pas. Ils feront même prévaloir le fait que leurs enfants confinés à la maison pendant cette période ont provoqué des dépenses supplémentaires, au même moment où leurs propres activités étaient ralenties, donc ils ne comptent plus que sur leurs loyers pour survivre. L’on se retrouve là dans une spirale dont l’issue ne pourra être que de la magouille, de la corruption, et des conflits en n’en point finir, là où on ne pourra pas s’entendre.

La corruption, le sentiment d’injustice et autres conséquences des mesures gouvernementales, sont ainsi à l’origine des multiples sentiments de frustration au sein de la société, la gestion aérienne de la pandémie du corona virus est en train de créer sans le savoir de niches de conflits, dont la multiplication à plus large échelle pourra être très compliquée à gérer. La gestion de la pandémie du corona virus ne se limiterait pas à la prise des mesures immédiates, mais plus important, à l’anticipation sur les problèmes, car les cicatrices pourront être indélébiles. Et toutes les nations travaillent aujourd’hui à trouver des solutions aux problèmes que les mesures actuelles vont inévitablement créer, et une meilleure façon de le faire c’est d’adopter sur le moment des mesures les moins susceptibles d’être sources d’autres problèmes et frustrations.

Roland TSAPI

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