Cameroun : l’obsession des titres chez les députés

Les élus du peuple sont plus préoccupés par le titre honorifique qu’ils arborent, sans fondement, mais qui est devenu une clé pour ouvrir les portes de la société et jouir de sa place au soleil. La mission elle, semble reléguée au second plan

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Honorable. Ce qualificatif est accolé aux noms des membres de l’Assemblée nationale au Cameroun, et ces derniers y tiennent. Tant et si bien que toute personne qui ose appeler un député sans faire précéder son nom par « honorable » est considéré par celui-ci ou son entourage comme irrespectueux, jaloux même à la limite. Il est tout de suite rappelé à l’ordre par l’entourage, quand le concerné lui-même veut rester poli. Le phénomène est tellement ancré que l’humouriste Narcisse Kouakam a joué une pièce intitulée « honorable », dans laquelle il essaie de tourner en dérision cette obsession en utilisant la satire pour la dénoncer. « Pourquoi tu enlèves honorable sur mon nom ? demande le personnage qui joue le rôle de député, en insistant qu’il faut l’appeler « honorable ». De manière subtile, l’artiste démontre le ridicule de cette exigence de son député, dont le niveau intellectuel est par ailleurs questionnable. Dans la réalité, c’est devenu une mode pour les députés qui insistent pour que ce vocable soit placé bien en vue avant leurs noms sur leurs cartes de visites, et un réflexe pour le commun de mortel de désigner le député par ce mot. Le phénomène est d’ailleurs amplifié par la presse, les journalistes n’hésitent pas en plus à ajouter des superlatifs, créant des appellations comme le « très honorable » pour désigner le président de la chambre des députés.

Cavaye Yeguie Djibril, le “très honorable” président de l’Assemblée nationale

A l’origine

Que signifie honorable en fait ? D’après plusieurs dictionnaires, c’est un qualificatif désignant celui qui par sa conduite, ses actions conformes à une norme valorisée socialement est digne d’estime, de considération, et de respect. Comme synonymes on a estimable, respectable, et on parle de, mari, commerçant, ou parents honorable(s), en citant comme exemple ce duc, charmant et très honorable, qui n’avait pas voulu, « à cause des histoires de sa femme » continuer à habiter Paris. L’homme honorable est donc un homme probe, honnête. On dit également d’une femme qu’elle est honorable, pour désigner celle dont la conduite sexuelle est conforme à une norme valorisant la chasteté, la fidélité pour les femmes mariées et les fixant dans un rôle de mère et d’épouse. Le mot a également évolué pour désigner une fonction sociale, et dans l’histoire des civilisations occidentales c’était un titre donné aux notables bourgeois, et avec l’évolution, dans la culture anglo-saxonne plus pratiquée en Grande Bretagne, le mot est devenu une qualification de politesse dont les députés, les parlementaires se gratifiaient. On parlait alors d’honorable députéou parlementaire. Il faut préciser ici que cette appellation avait tout son sens du moment où n’était pas député qui voulait, les candidats à cette fonction devaient faire l’objet d’une enquête sans complaisance de moralité, qui passait au peigne fin les actions, le mode de vie, les mœurs, le passé des candidats et ne retenaient que ceux qui étaient sans reproches majeures pour représenter le peuple dans une assemblée.

La coutume a d’ailleurs été perpétué et aujourd’hui encore, lors des campagnes électorales dans ces pays occidentaux, il suffit que la presse sorte des archives un fait, une action, une fréquentation peu morale sur un candidat, pour griller définitivement sa carrière politique. Mais dans le passé toujours, dans un livre sur les considérations de la révolution française, l’auteur Staël indique que dans les mois qui suivirent cette révolution, l’une des propositions faites à l’assemblée nationaleétait de supprimerl’appellation d’honorable membre, dont on avait coutume de se servir comme en Angleterre.

Contexte camerounais

Au Cameroun, le règlement intérieur de l’Assemblée nationale dit à l’article 2 : « les membres de l’assemblée nationale portent le titre de «député». Sans plus. L’appellation « honorable » n’a donc pas un fondement légal. Elle est plutôt une construction sociale dont le but ultime est la recherche de l’honneur, et c’est là tout le problème, pacque l’honneur ne se recherche pas, il ne se revendique pas, il s’impose par les faits d’armes. L’une de raisons de cette revendication de l’honneur est d’ailleurs l’incompétence. Socialement, il est prouvé que la compétence ne s’encombre pas des honneurs. L’ingénieur, l’architecte, le chercheur, l’inventeur, tous ceux qui consacrent leur temps et leur vie à faire évoluer la société, ceux-là n’ont pas besoin de s’affubler des titres honorifiques, cela ne leur dit rien. Le titre n’intéresse pas un médecin qui passe sa vie à sauver des vies, un chercheur qui met au point un médicament pour soulager le monde entier. Un député, élu par ailleurs avec des méthodes camerounaises bien connues, qu’a-t-il fait de concret pour que l’on appelle honorable, rien. Parfois d’autres arborent même déjà le titre avant la tenue des élections.

les députés, appelez nous honorables

La course aux titres et la recherche de l’honneur, voilà ce à quoi est réduit le député au Cameroun. Simplement parce que ce titre est devenu un passe-droit, un objet de change et même de chantage. Il passe plus de temps à faire prévaloir le titre et l’habiller, l’utiliser pour obtenir telle ou telle facilité, gagner tel marchés publics, demander et obtenir des faveurs, au lieu d’y donner un contenu, un sens.

Et tout cela ne marche que dans une société qui perdu le sens du travail et du mérite. L’honneur voudrait qu’au bout de 5 ans qui est la durée d’un mandat, un député fasse le point, regarde son cahier de charge et évalue le chemin parcouru. Cet exercice lui permettra seul de savoir s’il est encore digne de solliciter les suffrages de la population ou pas. Un député qui a passé 23 ans à l’Assemblée nationale et ne peut pas brandir une seule loi qui porte son nom, qu’a-t-il d’honorable ? Un député qui a acheté les consciences, organisé et financé la fraude pour se faire élire, celui qui est un patron d’entreprises, dont les employés ne sont mêmes pas inscrits à la Caisse nationale de prévoyance sociale, et on peut en citer, qu’a-t-il d’honorable ? La question vous est posée, messieurs les « honorables » et les « très honorables »

Roland TSAPI

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