Cameroun : l’habitat dans tous ses états

La 36eme journée mondiale de l’habitat s’est célébrée le 3 octobre 2022 au Cameroun, sans que le sujet du foncier, conséquent aux déguerpissements, ne soit abordé. La question de l’habitat est pourtant devenue préoccupante, et personnes ne semble épargné, même ceux qui se croient à l’abri

les casses de Bonadibong

Les habitants du quartier Bonadibong à Douala, capitale économique du Cameroun, ont été surpris dans la matinée du 29 septembre 2022, par des engins venus détruire sans ménagement des maisons d’habitations. Des élèves sortis pour l’école ce matin-là, se sont retrouvés le soir à vagabonder dans la rue, « no where to call my home », pour paraphraser le chanteur sud-africain Lucky Dube. Dans cette seule ville de Douala, on ne compte plus des situations où des familles se retrouvent sans abri du jour au lendemain. Dikolo, PK 17, Japoma, Essengue, Youpwé, Mabanda, Alpicam, pour ne pas tout citer. Et cela ne se passe jamais sans cris et désolation, les populations n’ont dans aucun des cas manqué de maudire l’Etat insensible et froid, la justice corrompue et aux ordres, les forces de maintien de l’ordre devenues la caution de leur malheur. L’Etat semble dans ces cas insouciant du fait que l’être humain doit être au centre de ses préoccupations, insouciance notée même à la veille de la célébration de la journée mondiale de l’habitat le premier lundi du mois d’octobre de chaque année, comme cela a été le cas pour le quartier Bonadibong le 29 septembre 2022. D’après la Nations Unis, en 2022, la Journée mondiale de l’habitat, sous le thème « Combler le fossé. Ne laisser personne ni aucun lieu de côté », mettait en exergue le problème de l’inégalité croissante et des défis dans les villes et les établissements humains. Et de préciser qu’elle se célèbre dans un contexte où « Une grande partie des êtres humains, en particulier dans les pays en développement, n’ont ni toit, ni installations sanitaires. Le bien-être physique, psychologique, social et économique d’un individu dépend de ses conditions de vie dans un logement salubre et en sûreté, où il peut bénéficier des services essentiels. Faire en sorte que ces conditions soient remplies devrait être l’un des axes fondamentaux des actions qui doivent impérativement être entreprises en faveur de celles et ceux qui ne vivent pas dans des conditions décentes. Assurer un logement convenable à tous, en particulier aux plus vulnérables, dans les villes et les campagnes est impératif. »

Ces familles déguerpies ont dormi pour certaines à la belle étoile. Si elles étaient agressées dans la nuit, la même police se lancerait-elle à la poursuite des agresseurs, alors que c’est elle qui leur a offert la proie, en avalisant la destruction de leurs domiciles ?

Déguerpissement

En 2022, on peut légitiment se poser la question de savoir s’il n’est pas possible de faire un déguerpissement paisible au Cameroun, pourquoi faut-il toujours laisser derrière soi des cris et des pleurs, alors que la Constitution prévoit que chacun a droit à un logement décent, et que l’Etat est garant du bien-être de tous ? Le déguerpissement n’est pourtant pas une particularité camerounaise, et il peut s’imposer pour diverses raisons. Mais dans tous les cas il est préconisé une approche concertée, si tant est que l’Etat reste conscient de son rôle régalien de protection des populations. Le même Etat ne peut pas lutter contre les sans-abris, et faire dans le même temps des sans-abris. Les casses de Bonadibong du 29 septembre 2022 ont été faites sous la protection de la police camerounaise, un corps de l’Etat, avec une logistique fournie par l’Etat. Le fonctionnaire qui a autorisé la sortie de ces éléments de police pour accompagner la destruction des domiciles, s’est-il un seul instant demandé ce que ces familles allaient devenir ? Ces familles déguerpies ont dormi pour certaines à la belle étoile. Si elles étaient agressées dans la nuit, la même police se lancerait-elle à la poursuite des agresseurs, alors que c’est elle qui leur a offert la proie, en avalisant la destruction de leurs domiciles ?

Un habitat désormais incertain, avec des titres fonciers qui s’annulent, se retirent et se rétablissent en changeant de bénéficiaires au rythme du changement des ministres en charge de la gestion foncière. Un habitat inaccessible à cause des routes qui se dégradent à vue, sans minimum de base qu’est l’eau ou l’électricité, un habitat hors de portée pour le Camerounais moyen à cause des mercuriales injustifiées, des loyers exorbitants.

Rôle de l’Etat

Ketcha Courtes à Betoua le 27 septembre 2022, loin des préoccupations essentielles

La 36 eme journée mondiale de l’habitat, célébrée le 03 octobre 2022, a eu au niveau national pour thème « lutte contre l’habitat précaire et promotion des villes sûres » A cette occasion, la ministre de l’Habitat et du développement urbain Célestine Ketcha Courtes, est allée dans la ville de Bertoua le 27 septembre 2022 procéder au lancement, par une marche sportive ponctuée par les piquetages de déchets, curage des rues et plants d’arbres. L’apothéose de la célébration a été la publication des résultats du concours de la ville la plus propre du Cameroun. Pas un mot de compassion pour ces nombreux déguerpis tout le long de l’année 2022, encore moins pour le cas plus récent des populations de Bonadibong, de celles de Ngoma ou de Lendi menacées d’expulsion à défaut d’acheter une seconde fois les lots acquis depuis longtemps. Au contraire, des activités gouvernementales de plus en plus éloignées des préoccupations essentielles des populations des villes camerounaises, qui sont celles de l’habitat. Un habitat désormais incertain, avec des titres fonciers qui s’annulent, se retirent et se rétablissent en changeant de bénéficiaires au rythme du changement des ministres en charge de la gestion foncière. Un habitat inaccessible à cause des routes qui se dégradent à vue, sans minimum de base qu’est l’eau ou l’électricité, un habitat hors de portée pour le Camerounais moyen à cause des mercuriales injustifiées, des loyers exorbitants.

D’après le préambule de la constitution qui reprend la Déclaration universelle des droits de l’homme, tout le monde a droit à un logement, mais dans les faits, tout est désormais fait pour que personne n’aie droit au logement : le logement social n’a rien de social dans les prix. Celui qui acquiert un terrain n’est pas en sécurité, le titre foncier mère peut être annulé à tout moment. Celui qui construit n’est pas en sécurité, il peut se réveiller un matin et se retrouver face à des engins accompagnés de la police, venus le détruire, avec en embuscade un nouveau propriétaire des lieux détenteur d’un titre foncier authentique. Celui qui est en location n’est pas en sécurité, par simple sms le bailleur peut lui dire un soir que le loyer a augmenté de 50%, et justifier cela par l’augmentation des frais de scolarité dans l’établissement privée que fréquente son enfant ou des frais d’Apee au lycée. Au lendemain de la célébration de la 36eme journée mondiale de l’habitat, il y a lieu de dire qu’au Cameroun, l’habitat est dans tous ses états, et nécessite sans doute, les états généraux de l’habitat.

Roland TSAPI

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