Cameroun : les fonctions du déshonneur

L’honneur de la fonction n’a plus de sens au Cameroun, où un ministre mis en examen sur des faits relevé par une juridiction peut aller répondre aux convocations de la justice et retourner dans son bureau comme si de rien n’était

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Le 28 mai 2021, le président du parti politique dénommé Front des démocrates camerounais, Denis Emilien Atangana avait déposé dans les services du sous-préfet de l’arrondissement de Yaoundé 1er, une déclaration de manifestation pacifique. Il informait ainsi l’autorité administrative, comme le prévoit la loi, qu’il organiserait le 1er juin une marche pour dénoncer le scandale de la gestion du Fonds de solidarité pour la riposte contre le coronavirus, et surtout exiger la démission du Premier ministre Dion Ngute et des membres du gouvernement impliqués dans ce scandale. Le même jour, le sous-préfet réagissait par une interdiction de la marche, pour disait-t-il préserver l’ordre social. Denis Atangana a alors pris acte, dans un communiqué du 31 mai 2021 : « Nous venons d’être notifiés de l’interdiction de la manifestation publique relative à notre marche demandant la démission du Premier Ministre et des ministres impliqués dans le scandale Covidgate par le Sous-préfet de l’arrondissement Yaoundé 1er et nous en prenons acte. Tout en encourageant l’enquête en cours au TCS prescrite par le président de la République, le FDC pense que les membres du gouvernement n’étant pas des citoyens ordinaires, dans un scandale aussi grave comme le Covidgate exige que les ministres doivent au préalable être déchargés de leurs fonctions pour se présenter devant les enquêteurs du TCS en citoyens ordinaires. C’est une question d’éthique et de respect de la prestigieuse fonction de membre du gouvernement. »

Le Premier ministre Dion Ngute

La morale au pied

S’il y a un pays au monde où l’honneur et la dignité n’ont plus de sens, c’est bien le Cameroun. Depuis la mi-mai 2021 en effet, des ministres défilent au Tribunal criminel spécial, pour être auditionnés sur la gestion qui a été faite des fonds alloués dans la cadre de la lutte contre le coronavirus, suite à un audit fait par la Chambre des Comptes de la Cour suprême. Le rapport a mis en cause plusieurs ministres en fonction, et fait des recommandations parmi lesquelles l’ouverture des procédures concernant des faits susceptibles de constituer des infractions à la loi pénale. Bon nombre de ministres ont par la suite été convoqués au tribunal, et depuis lors ils y vont et reviennent comme si de rien n’était. Dans la société ordinaire, recevoir une convocation de la police ou de la gendarmerie est une honte déjà pour un citoyen, car elle suscite tout de suite des soupçons sur le concerné, et de manière naturelle le voisinage porte désormais un regard méfiant sur lui, la crédibilité s’effrite, la confiance se retire et la méfiance s’installe. Simplement parce qu’une convocation à se présenter à la police n’est pas pour aller recevoir une médaille d’honneur ou des félicitations pour bonne conduite, elle sous-entend que le convoqué est l’auteur des actes répréhensibles et donc un anti modèle pour la société. A l’origine, le titre de ministre est revêtu d’un honneur et de la respectabilité, et ceux qui dans le principe en étaient  dépositaires, incarnaient la vertu, laquelle ne devait souffrir de rien. Et même aujourd’hui, dans des pays ou le sens de l’honneur existe, les ministres continuent d’être socialement des modèles, et lorsqu’ils sont soupçonnés de quelques faits répréhensibles que ce soit, ils remettent leurs démissions dans l’heure qui suit pour se mettre à la disposition de la justice, ou du moins pour ne pas l’obstruer de par leurs fonctions.

Jurisprudence

On a eu quelques exemples de pareilles attitudes même en Afrique. Le 11 juillet 2020, le vice-premier ministre et ministre de la Justice de la République démocratique du Congo Célestin Tunda Ya Kasende avait remis sa démission. Quelques jours avant, il avait été arrêté par la police à son domicile et conduit au parquet où il avait été entendu pendant quelques heures avant d’être relâché. Et il ne lui était pas reproché d’avoir eu des rapports indélicats avec de l’argent, mais d’avoir simplement envoyé une lettre au Parlement pour approuver les réformes judiciaires proposées par sa famille politique, sans consulter préalablement le gouvernement. Il y a 10 jours, le 19 mai 2021, la ministre allemande de la Famille Franziska Giffey a démissionné du gouvernement, parce qu’elle était soupçonnée de plagiat sur sa thèse de doctorat.  En début d’année 2021 également, la ministre autrichienne du Travail, de la Famille et de la Jeunesse avait annoncé le 9 janvier sa démission un an après sa prise de fonctions, au lendemain d’allégations de plagiat portant sur plusieurs travaux universitaires. Elle avait justifié son acte par le souci de protéger sa famille. En France, la pratique est presque devenue une règle, ou plutôt une idéologie politique utilisée pour augmenter le capital-confiance au sein de l’opinion. En 2017, en tout début de mandat d’Emmanuel Macron, son premier ministre  Edouard Philippe martelait encore sur le plateau du journal télévisé de France 2 : « tout ministre mis en examen devrait démissionner », tout en insistant sur ce qu’il appelait le devoir d’exemplarité. Mais le Cameroun en la matière ne veut pas apprendre, il ne veut pas être élève, pour parler de meilleur élève. Au contraire, alors que le Cameroun vit une honte en regardant ses ministres défiler devant ceux qui traquent les criminels économiques, le ministre de la Communication a signé le 28 mai 2021 un communiqué pour demander à l’opinion de relativiser ce qui se passe, qu’il n’y a rien de grave.  René Emmanuel Sadi écrivait : « …à ce stade, cette procédure ne saurait en aucun cas, donner lieu sur la base de la présomption d’innocence reconnue à tout justiciable, à l’emballement médiatique et à la vindicte populaire auxquels on assiste actuellement. Aussi, le Gouvernement de la République regrette-t-il et déplore cet état de chose, et en appelle à la retenue et au sens de responsabilité de tous, pour éviter de jeter l’opprobre et condamner sans réserve, les membres du gouvernement et autres personnalités ayant été appelés à participer à la gestion de ces fonds publics, tant il est vrai que nul ne peut être condamné à priori d’un fait quelconque, alors que sa culpabilité n’est pas encore établie. »

Ainsi, dans des situations où sous d’autres cieux des ministres démissionnent seuls, au Cameroun ils ne le font pas. Un parti politique veut manifester pour l’exiger, l’administration l’interdit, et le porte-parole du gouvernement demande de les laisser tranquilles. Si cela n’est pas de l’apologie à l’opacité et au déshonneur, cela y ressemble étrangement

Roland TSAPI

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