Cameroun : le prélat et l’argent du pouvoir

L’église supposée être neutre et dirigée par des hommes de foi ayant fait vœu de pauvreté, est régulièrement arrosée par le président de la République. Le Cardinal Christian Tumi a vendu le pot aux roses au cours d’une émission de télévision, jetant du discrédit sur la probité de ces hommes en robes et croix

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Toute vérité n’est pas bonne à dire, dit le proverbe. Le 1er octobre 2017, Bruno Feillet, l’Évêque auxiliaire de Reims en France, publiait une réflexion sur cette affirmation, en se posant la question  de savoir  quels sont les critères qui permettront de dire qu’une vérité est bonne à dire ou non ? Ne risque-t-on pas d’être laxiste à l’égard de la vérité ? Ne risque-t-on pas de mettre en œuvre ce dicton en fonction des circonstances et des situations ? En vue de quoi, une vérité ne serait pas bonne à dire ? Mon intérêt immédiat ? L’intérêt de telle personne, tel enfant qui ne serait pas capable de recevoir telle ou telle révélation ? D’après lui, la vérité est fondamentale pour la stabilité d’une vie sociale, d’une vie politique démocratique, d’une vie économique… Sans vérité, il n’est que chaos.

Cardinal Christian Tumi: nous prenons souvent de l’argent du pouvoir

Christian Tumi face à la vérité

D’un autre côté, la bible enseigne que « vous connaîtrez la vérité, et elle vous rendra libre. » Libre surtout de votre conscience qui ne cesse de s’alourdir quand elle conserve des secrets et des vérités qu’elle se garde de dire. C’est ce que le Cardinal Christian Tumi a compris à la veille de l’année 2020, et a décidé de dire la vérité, au cours d’une émission d’Equinoxe Télévision, baptisée justement « la vérité en face. » C’était le 29 décembre 2019. « Nous recevons les cadeaux de Paul Biya chaque année, Évêque : 1million, Archevêque : 1, 5millions, Cardinal : 3 millions », a lâché le prélat. On savait déjà que beaucoup d’argent circulait dans l’église, au point même de pervertir la parole de Dieu supposée être pure. On avait souvent eu des soupçons de corruption chez les hommes de Dieu, sans en avoir la preuve, mais comme la vérité finit toujours par triompher, l’aveu est aujourd’hui fait par la voix la plus autorisée de l’épiscopat camerounais.

Dans une lettre pastorale des évêques du Cameroun publié dans le journal La croix du 10 avril 2013, ces derniers affirmaient que « l‘on considère comme naïfs, aujourd’hui, ceux qui ne sont pas impliqués dans la corruption et qui vivent honnêtement. Les valeurs morales sont bafouées à tel point que les tricheurs sont qualifiés de forts, de courageux et d’intelligents. La rectitude morale, la conscience professionnelle et l’assiduité au travail sont regardées avec mépris. La corruption a atteint un niveau suicidaire dans notre société. Elle est acceptée aujourd’hui comme un mode de vie normal, à telle enseigne que l’on n’éprouve plus aucun sentiment de culpabilité en la pratiquant. » On a l’impression que l’épiscopat faisait là une auto flagellation, parce que de leurs stature d’autorité morale, ils sont ceux qui devraient être les premiers à éprouver un sentiment de culpabilité. De toute façon, les Camerounais ont désormais la preuve que les hommes d’églises sont complice de leur misère, ils comprennent que les rares sorties faites par la conférence épiscopale pour émettre les réserves sur la conduites des élections, sur la pratique de la corruption ou toute autre forme de mal gouvernance, ne sont que pure comédie.

Le Cardinal Tumi avec cet aveu a aussi jeté un pavé dans la marre. Le Cameroun étant un pays laïc avec au moins trois confessions religieuses classiques connues, à savoir les catholiques, l’église évangélique et l’islam, on voudrait bien croire que la magnanimité annuelle du chef de l’Etat ne se limite pas chez les catholiques, au risque d’instaurer l’apartheid au sein de ces confessions religieuses. Cette générosité devrait s’étendre chez les protestants et les Imans, dans le cas contraire ils seront en droit de la réclamer aussi.

Ludovic Lado: évêques, répondez

L’argent de Dieu ou des hommes de dieu

A la suite de cette sortie du Cardinal, Ludovic Lado, le prêtre jésuite qui n’a de cesse de dénoncer les mauvaises pratiques comme la corruption et le tribalisme au sein de l’église au Cameroun, a eu la réaction suivante : « Je savais que les évêques recevaient chaque année des enveloppes de la Présidence du Cameroun, ce sont les montants qui m’échappaient. Et c’est le feu directeur du Cabinet civil (Martin Belinga Eboutou Ndlr) qui en était l’homme de main. Le Cardinal Tumi a au moins le mérite d’avoir fait une confession publique sur les montants, on peut lui donner une absolution publique. « Un million pour un évêque, un  million 500 mille pour un archevêque, et trois millions pour le Cardinal ». Heureusement qu’on a qu’un seul cardinal. Vraiment, l’épiscopat camerounais m’a dépassé ! J’ai juste quelques questions pour chaque évêque : tu reçois l’argent de Paul Biya que ça vient d’où ? De la poche du président ou de l’argent du contribuable ? Il travaille où pour distribuer l’argent ? Tu le reçois à quel titre ? C’est l’argent de l’évêque ou un don pour le diocèse ? Ton diocèse est-il au courant que tu reçois cet argent ? Qu’est-ce que tu en fais ? En tout cas, au cas où vous l’aurez oublié, c’est l’argent des pauvres et Paul Biya vous le distribue pour acheter votre silence. Et vous le lui rendez bien ! Pendant ce temps, ils se moquent des pauvres en se tapant un milliard et demi d’alcool pour les fêtes de fin d’année. Vraiment où mettez-vous votre âme pour recevoir de l’argent d’un régime corrompu comme celui de Paul Biya ? C’est l’argent du sang des pauvres. Nous lisons tous dans la bible que « l’amour de l’argent est la racine de tous les maux; et quelques-uns, en étant possédés, se sont égarés loin de la foi, et se sont jetés eux-mêmes dans bien des tourments. » (1 Tim 6, 10). Si vous n’avez pas encore pris pour 2019-2020, il n’est pas encore tard pour refuser. Nous sommes tous appelés à la conversion. »

En tout état de cause, les hommes et femmes se retournent souvent vers les hommes de Dieu parce qu’ils croient en leur probité morale dans une société où ils ont perdu tout repère, et il n’est pas toujours bon de se rendre compte que celui à qui l’on se confie n’est pas étranger à la souffrance

Roland TSAPI

One Reply to “Cameroun : le prélat et l’argent du pouvoir”

  1. C’est très grave ces révélations’ finalement vers quel Saint se vouer. Autant mieux vivre dans ce que ces hommes de dieu appellent le péché dans le monde, que de vivre le péché dans l église de Dieu. C est une abomination.

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