Cameroun : le pays des « chefs »

Les conflits récurrents dans les communautés avec au centre la gestion des chefferies, le phénomène qui prend de l’ampleur au Cameroun est alimenté par des querelles de leaderships  alimentées par des élites à la recherche des honneurs.

Monkam Toukam, chef supérieur Banka

Depuis le 13 mai 2022, la communauté Banka, une chefferie de 1er degré du département du Haut Nkam, région de l’Ouest, exprime toute son indignation suite à une atteinte à la dignité et à l’autorité du chef Monkam Toukam Paul. Ce dernier, d’après son propre récit, sillonnait les routes de sa communauté avec deux de ses dignitaires, à l’un d’eux il a demandé d’effacer le préfixe « BA » sur la plaque indicatrice du village Tcho. Pendant que ce dernier s’exécutait, il a été pris à partie par des jeunes qui l’ont brutalisé et même vandalisé leur voiture. Une fois sorti de la voiture pour calmer la situation, lui-même a été brutalisé. Conduit chez le sous-chef Tcho à sa demande, ce dernier va plutôt demander que ses pieds et mains soient ligotés. « Mes deux bras étaient enchainés par derrière et mes deux pieds dit-il, le sous-chef Tchio a demandé qu’on me mette dans sa voiture et qu’on m’amène au commissariat. » Il faudra l’intervention du sous-préfet pour que la situation se calme. Entre temps, une partie de la scène a été filmée et circulait déjà sur les réseaux sociaux, où les membres de la communauté Banka, les Camerounais dans l’ensemble voient un chef de 1er degré être malmené comme un vulgaire malpropre par des jeunes avec la bénédiction d’un sous-chef. Ce dernier, en garde à vue à la brigade de gendarmerie, a envoyé un message au chef Banka le lendemain, dont un extrait lit : « Je suis en train de passer ma toute première nuit en cellule après ce malheureux incident d’hier. Tu m’avais pourtant demandé que l’on rentre arranger cela à la maison. Dans la pression, la foule déterminée à commettre son forfait, sincèrement je n’ai pas compris. Je n’imaginais pas que cette histoire arriverait au niveau où je me trouve actuellement. Toute ma famille et moi te présentons nos excuses profondes…j’ai maintenant compris que nous ne devons pas donner l’occasion à ceux-là qui nous opposent inutilement. Si tu as une seule intention de déposer plainte, je te prie d’ignorer cette voie, il suffit tout simplement d’appeler demain matin ici à la brigade et le tout sera réglé …» Dans l’intervalle, les membres de la communauté sont montés au créneau, et réclament de l’intérieur comme de la diaspora, un traitement exemplaire pour ce sous-chef qui a ainsi humilié le chef Banka, mais pas seulement, il a porté atteinte à l’autorité traditionnelle dans l’ensemble.

En réalité c’est une guerre de sécession qui se mène là, les Tcho veulent s’émanciper de Banka et devenir autonomes, alors que le chef supérieur Banka Monkam Toukam Paul veut maintenir l’unité et l’intégrité de son territoire.

Emiettement

La pomme de discorde, rappelons-le, est le préfixe BA, qui devrait précéder le nom du village sur la plaque indicatrice selon le sous-chef de Tcho, et pas du tout selon le chef supérieur Banka, qui en cela se réfère à une note de son géniteur, le chef Monkam Tientcheu David qu’il a succédé au trône. Une note datant du 8 octobre 2010, qui interdisait l’utilisation de ce vocable sur les plaques des villages du groupement. Pourquoi à cause d’un vocable un chef supérieur en arrive à être ligoté ? Dans les langues bantu, le vocable « Ba » veut dire « peuple de », avec des déclinaisons diverses comme « Bona » chez les Duala. Dans le cas d’espèce, Batcho voudrait dire « peuples de Tcho », à différencier du peuple de Banka. En réalité c’est une guerre de sécession qui se mène là, les Tcho veulent s’émanciper de Banka et devenir autonomes, alors que le chef supérieur Banka Monkam Toukam Paul veut maintenir l’unité et l’intégrité de son territoire. Et les velléités sécessionnistes des Tcho ne datent pas de 2022, l’idée trotte depuis au moins 13 ans, si l’on se réfère à la note du prédécesseur du chef actuel qui date d’octobre 2010.

Et les autorités traditionnelles se retrouvent souvent sans le savoir, être des marionnettes entre les mains des avides du pouvoir qui ont accumulé soit des richesses matérielles, soit des titres politiques, soit les deux à la fois, et qui sont à la recherche des honneurs.

Tout le monde veut être chef

Au-delà de Banka, il faut dire que la société traditionnelle camerounaise, influencée sans doute par les vestiges de la colonisation, et inféodée par l’élite bourgeoise, est désormais minée par un phénomène : tout le monde veut être chef. Et comme un chef doit régner sur un territoire et commander un peuple, il faut les créer. Cela commence par l’adjonction d’un préfixe sur un nom qui existe, et par la suite des historiens sont mis à contribution pour ressortir les origines de tel ou tel peuple, avec le dessin caché de démontrer l’autonomie de ce peuple qui aurait été annexé par l’autre, et aboutir à la conclusion sibylline qu’il faut reprendre son autonomie. Deux faits attestent et justifient ce phénomène. D’abord la course aux titres traditionnels. Certaines élites politiques et économiques veulent désormais avoir un titre dans leurs communautés, et sont prêtes à tout pour cela, y compris des promesses à un chef de 2eme ou de 3eme degré, s’il réussissait à séparer son territoire de la communauté mère, pour en faire une d’autonome, qui pourra à son tour être divisée en petits morceaux pour que chacun ait un territoire où exercer son pouvoir. Ensuite, le leadership politique n’est pas souvent étranger à cette tendance à l’émiettement d’une communauté. Tel fils originaire de tel coin du pays, ne veut plus être sous les ordres politiques de son frère, et pour ce faire il lui faut démontrer qu’ils ne sont pas de la même localité en créant la sienne, qui si tout marche bien, pourra devenir une circonscription électorale ou une section du parti où il n’aura plus de rival. Il pourra alors briguer le poste de président de section, s’asseoir à la même table ou être invité aux mêmes réunions que tel, être candidat à un poste électifs, aspirer à un poste ministériel ou de direction sans que l’on ne lui oppose le fait que tel de son village est déjà aux affaires. Le conflit de Banka se retrouve ainsi partout dans les communautés camerounaise, avec des acteurs différents, des méthodes diverses qui s’adaptent en fonction du milieu. Et les autorités traditionnelles se retrouvent souvent sans le savoir, être des marionnettes entre les mains des avides du pouvoir qui ont accumulé soit des richesses matérielles, soit des titres politiques, soit les deux à la fois, et qui sont à la recherche des honneurs. C’est tout le sens de cette phrase en apparence anodine dans le message d’excuse du sous-chef Tchio au Chef Banka : « j’ai maintenant compris que nous ne devons pas donner l’occasion à ceux-là qui nous opposent inutilement. »

Roland TSAPI

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