Cameroun : le gouvernement comme une tour de Babel

La confusion qui règne ces derniers mois au sein du gouvernement, notamment pour ce qui est de la communication, laisse penser qu’une main invisible a décidé de confondre ses membres qui se sentent désormais pas différent de Dieu, s’ils ne sont eux même des dieux

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L’histoire de la tour de Babel est racontée dans la bible, livre de la Genèse au chapitre 11, des versets 1 à 9 peu après l’épisode du Déluge. On y lit que « 1 Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots.
2 Après avoir quitté l’est, ils trouvèrent une plaine dans le pays de Shinear et s’y installèrent. 3 Ils se dirent l’un à l’autre: «Allons! Faisons des briques et cuisons-les au feu!» La brique leur servit de pierre, et le bitume de ciment. 4 Ils dirent encore: «Allons! Construisons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel et faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre.»
5 L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour que construisaient les hommes,
6 et il dit: «Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une même langue, et voilà ce qu’ils ont entrepris! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu’ils ont projeté.
7 Allons! Descendons et là brouillons leur langage afin qu’ils ne se comprennent plus mutuellement.»
8 L’Eternel les dispersa loin de là sur toute la surface de la terre. Alors ils arrêtèrent de construire la ville. 9 C’est pourquoi on l’appela Babel: parce que c’est là que l’Eternel brouilla le langage de toute la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre.

Voici quelques cas d’illustrations de la façon dont se passe la communication gouvernementale ces derniers mois.

Cacophonie communicationnelle

Le 17 février 2020, suite au drame de Ngarbuh survenu dans la nuit du 13 février 2020, le ministre délégué à la présidence de la République chargé de la Défense Joseph Beti Assomo, signe un communiqué radio presse, dont quelques extraits lisent « au cours des accrochages, un incendie s’est déclaré dans la fortification des terroristes installée dans la même habitation, provoquant des explosions, avant de se propager aux habitations voisines ? Cet incident aurait fait 5 victimes, dont une femme et 4 enfants, bien loin du prétendu massacre relayé dans les réseaux sociaux. » « Il est à observer que depuis un certain temps, des publications mal intentionnées tentent de dépeindre nos forces de défense et de sécurité sous les pires traits négatifs et aux antipodes de leur professionnalisme internationalement reconnu. Elles tentent également de détériorer le solide lien armée/nation bâti au fil du temps/ en vain. » Ce communiqué était suivi le lendemain 18 février 2020 par un point de presse  du ministre de la Communication René Emmanuel Sadi, ou cours de laquelle il affirmait « Les Forces Nationales de Défense et de Sécurité viennent une fois de plus de faire l’objet d’affabulations et d’allégations mensongères, dans la lutte qu’elles mènent pour un retour à la vie normale dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest de notre pays». Plus tard, c’est le ministre de l’Administration territoriale qui fera son point de presse à lui, pour non seulement confirmer les dires de ses prédécesseurs, mais ajouter que dans la sale besogne de dénigrement des forces de l’ordre camerounaise et des institutions de la républiques, des Ong locales et des médias ont été recrutés et payés, les menaçant au passage de fermeture ou de les dissoudre.

Le Pm Joseph Dion Ngute

Le 21 avril 2020, un communiqué signé du Secrétaire général de la présidence de la république Ferdinand Ngoh Ngoh, rendant public les résultats de l’enquête ouverte suite à ce drame, qui vient reconnaître la culpabilité entière des forces de défense et de sécurité dans ce massacre, assorti des arrestations de ces derniers qui devront répondre de leurs actes devant les tribunaux militaires.

17 mars 2020 : le ministre de la justice garde des sceaux Laurent Esso signe un message urgent « suite au communiqué du Premier ministre à la Nation en ce jour 17/03/2020 au sujet de la pandémie du Covid-19, il est demandé renvoi dans tous vos ressorts respectifs dès le 18 mars 2020 de toutes les audiences pour une durée d’un mois. Un communiqué devra être affiché sur les portes des salles d’audience et babillards des palais de justice. Urgence hautement signalée »

18 mars 2020 : à l’issue d’une concertation interministérielle restreinte, tenue par le Premier ministre Dion Ngute pour déterminer les modalités d’application des mesures prises la veille, il décide que, «les audiences dans les juridictions sont maintenues dans le respect du nombre de cinquante (50) personnes maximum autorisées pour chaque regroupement».

Le 7 avril 2020 : Les ministres de l’Education de Base et des Enseignements secondaires Laurent Serge Etoundi Ngoa et Nalova Lyonga signent un arrêté conjoint modifiant le calendrier de l’année scolaire 2019/2020 en république du Cameroun, qui fixait le retour en classe des élèves au 20 avril 2020 pour le compte du 3eme trimestre. Le lendemain 8 avril, le même document est démenti par les mêmes auteurs par voie de presse.

Le 9 avril 2020, le secrétaire général des services du Premier ministre adresse une correspondance aux ministres d’Etat, simples ministres et ministres délégués, pour leur rappeler certains principes relatifs à l’organisation du travail gouvernemental, en ces termes : « l’attention du Premier ministre chef du gouvernement a été appelée à plusieurs reprises par la démultiplication d’initiatives personnelles et solitaires de la part des membres du gouvernement dans la conduite des affaires publiques, au mépris des principes cardinaux de collaboration, de solidarité et de respect des procédures qui régissent l’organisation du travail gouvernemental, telle que consacrée dans notre pays par les Instructions générales numéro 002 du 04 juin 1998 et du 1er octobre 2002/ par conséquent, le premier ministre chef du gouvernement me charge de vous rappeler que : 1 s’agissant des projets de textes à caractère réglementaire, édictées par les chefs de département ministériel dans leurs domaines de compétences, ils doivent obligatoirement être soumis au visa administratif préalable avant leur signatures par les ministres concernés, conformément aux dispositions de la circulaire présidentielle numéro 004/CAB/Pr du 20 août 1991 relatives aux visas administratifs.

Le SgPr, Ferdinand Ngoh Ngoh

Le 20 avril 2020, le ministre Délégué à la présidence de la république chargé de la défense, encore lui, rend public un message radio porté, sur lequel il est écrit en noir et blanc : « le thème prescrit par le Chef de l’Etat Chef des forces armées dans le cadre du 20 mai 2020 est « tous unis face à la pandémie du covid-19, pour un Cameroun résilient, tourné vers la paix, la stabilité et le développement économique

Le 22 avril 2020, un communiqué signé du Secrétaire général de la présidence de la république reprend « le ministre d’Etat, secrétaire général de la présidence de la république porte à la connaissance de l’opinion, qu’en raison de la pandémie du Corona virus et de la nécessité du respect des mesures de distanciation sociales prescrites par le gouvernement de la république, le président de la république, son excellence Paul Biya a décidé de l’annulation des célébrations publiques des éditions 2020 de la fête du travail et de la fête nationale »

Confusion avant l’effondrement

Le constat est simple, il y a une confusion communicationnelle au sommet de l’Etat, un peu comme si Dieu, dans l’histoire de la tour de Babel, a vu que les hommes étaient devenues trop orgueilleux et se mesuraient à lui, et a décidé de semer de la confusion, afin que chacun parle sa propre langue, et surtout qu’ils ne se comprennent plus. Dans le film long-métrage titré Le Château dans le ciel d’Hayao Miyazaki (1986), qui ‘inspire de l’histoire de la tour de Babel, le générique fait penser au thème des hommes qui ont voulu s’élever au rang des dieux (vie dans les nuages, puissance infinie qui peut faire le bien ou le mal suivant leur volonté) et qui ont été presque anéantis, les survivants ayant tout à réapprendre.

Roland TSAPI

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