Cameroun : la longue marche vers l’unité (3)

Après un processus qui dura 12 ans, le Cameroun a enfanté dans la douleur une « unité » qui s’est plutôt révélée être une bombe à retardement, à cause des entourloupes qui ont émaillé le parcours

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La Constitution fédérale qui fonda la république fédérale du Cameroun  à l’issue de la conférence de Foumban en 1961 dispose en son article 47 que «  l’initiative de la révision appartient concurremment au Président de la République fédérale après consultation des Premiers Ministres des États fédérés et aux députés de l’Assemblée fédérale. Toute proposition présentée par les députés doit être signée par un tiers au moins des membres composant l’Assemblée fédérale. La révision doit être votée à la majorité des membres composant l’Assemblée fédérale à condition toutefois que cette majorité comporte des représentants à l’Assemblée fédérale de chacun des États fédérés. » Parallèlement à cette procédure de révision prévue par la Constitution, l’article premier de la loi n° 69/LF/15 du 10 novembre 1969 prévoit que le président de la République peut soumettre au référendum tout projet de loi ou de réforme qui, bien qu’il relève du domaine de la loi fédérale dans le cadre des compétences fixées par les articles 5 et 6 de la Constitution fédérale, pourrait avoir des répercussions profondes sur l’avenir du pays et les institutions. Telle est donc la « lettre de la loi » en vigueur au Cameroun au moment où, le 9 mai 1972, paraît dans le Journal officiel de la République fédérale du Cameroun, le décret n° 72/DF/239 portant publication d’un projet de constitution et décidant de le soumettre au référendum le 20 mai 1972. Ce jour-là, par 3 177 846 oui contre 176 non et 1 612 bulletins nuls, soit 98,10 p. 100 par rapport aux inscrits (3 236 280) et 99,00 p. 100 par rapport aux votants (3 179 634), le peuple camerounais adopte le projet de constitution présenté par M. Ahidjo et se prononce, par le fait même, pour un État unitaire. C’est ainsi que Pierre Fabien Nkot résume le fondement juridique de l’appel aux urnes des camerounais pour ce referendum, que de son côté l’ancien ministre de la ville Lekene Ndonfack qualifie de « coup d’Etat civil. »

Le plan d’absorption

Mais au-delà des thèses juridiques qui s’affrontent sur le sujet, comment comprendre que le président Ahidjo, qui en 1961 n’était pas très favorable à l’idée du fédéralisme, au point de menacer John Ngu Foncha et Solomon Tandem Muna de les laisser repartir, ne se contente plus seulement en 1972 d’avoir le Southern Cameroon comme état fédéré, mais veuille le fusionner complètement ?  Déjà, comme le dit Fernand Dehousse, professeur de droit international «  il y a toujours dans tous les systèmes de fédéralisme un fond commun. Ce fond consiste à enlever au pouvoir central un certain nombre d’attributions. » Et comme depuis l’adoption de la Constitution fédérale en 1961 Ahmadou Ahidjo s’était arrangé pour conserver les pleins pouvoirs, dix ans de cohabitation l’ont conforté dans cette position, surtout que les revendications des représentants du Southern Cameroun devenaient grandissantes au fil du temps. Tchakounte Kemayou explique dans un article publié dans le site matango.mondoblog  que « Du coup, l’Etat central et centralisé de Yaoundé va adopter des politiques d’austérité qui vont mettre à l’écart les citoyens Camerounais d’origine anglophone. En d’autres termes, ils perdaient, petit à petit, les avantages, les faveurs et les privilèges qui leur étaient accordés au temps du fédéralisme. Ce sentiment de marginalisation les confortent dans la posture de faire-valoir qu’ils décrivent comme la conséquence de la violation des accords de Foumban. » L’écrivain Enoh Meyonmesse enfonce le clou en expliquant que dans cette affaire de referendum, le président Ahidjo n’était qu’une marionnette entre les mains de Paris. Il affirme sans ambages que c’est la France qui est derrière cette histoire de suppression du fédéralisme. D’après lui, après la découverte d’une nappe de pétrole au Cameroun Occidental, la seule solution pour l’exploiter paisiblement, c’était d’abolir le fédéralisme. La France craignait justement les troubles dans cette zone qui n’est pas bien éloignée de celle de la guerre de sécession du Biafra. C’est donc d’après lui, sur ordre de Paris, qu’Ahidjo organisa le référendum du 20 mai 1972 dont les deux options étaient « Oui » et « Yes » (bulletin blanc) et « No » et « Non » (bulletin gris foncé) pour l’abolition du fédéralisme. D’aucuns affirment que le bulletin marqués « No » et « Non » n’étaient simplement absents  dans certains bureaux de vote, ce qui donna l’écrasante victoire du oui.  Mais en réalité cette idée avait été murie depuis bien longtemps par Ahidjo, qui progressivement avait posé un certains nombres d’actes prémonitoires. Le premier fut la fusion en 1966 de tous les partis politique au sein d’un seul, le sien, l’Union national Camerounaise. Ainsi, John Ngu Foncha, Solomon Tandem Muna et Endeley laissèrent filer entre leurs doigts leurs appareils politiques, sans se douter de quoi que ce soit. En 1971 également, il fusionna tous les syndicats en un seul, l’Union national des travailleurs camerounais (Untc). Il avait ainsi fini d’éliminer  tout instrument de revendication politique ou social, et le champ était désormais libre pour effacer la frontière entre les deux Etats fédérés. Un autre acte lourd de signification avait été posé en 1970, quand il supprima purement et simplement le poste de vice-président fédéral qu’occupait John Ngu Foncha, sans dire ce que ce dernier devenait, lui qui représentait le Cameroun Occidental dans le gouvernement d’après les accords de 1961.

Pilule amère

A l’issue du référendum du 20 mai 1972, la Constitution de l’Etat unitaire entre en vigueur le 2 juin de la même année. Le pays adopte officiellement la dénomination de République Unie du Cameroun. Il y a un seul gouvernement, une seule assemblée et surtout le régime présidentiel est instauré. Le président de la république est à la fois le chef de l’Etat et le chef du gouvernement. Les deux étoiles jaunes  jadis sur la couleur verte du drapeau disparaissent au profit d’une seule placée au milieu sur la couleur rouge. Au final, même si le président Ahmadou Ahidjo s’est arrangé pour que l’unification des deux Cameroun revête un caractère légal, il n’en reste pas moins qu’elle a été enfanté dans la douleur et les frustrations. Aujourd’hui elle est une sorte de relation de « je t’aime moi non plus. » Les ressortissants du Cameroun Occidental ou anglophone l’ont toujours considéré comme une arnaque, et ont gardé une rancœur profonde. Cette rancœur qui couvait a refait surface officiellement en 1997, avec la résurgence du Southern Cameroun national Council, un mouvement de revendication  qui dénonce la violation des accords de 1961, l’irrégularité du référendum de 1972 et demande un retour au fédéralisme pour la faction modérée, ou simplement la sécession pour les radicaux. C’est cette revendication qui s’est amplifiée depuis octobre 2017 et est devenue ce qui est désormais connu sous le nom de « crise anglophone. » Une crise qui puise ses sources dans l’unité, une unité qui traîne encore derrière elle un lourd passif, un contentieux non encore liquidé et dont les dossiers se transmettent …de génération en génération.

Roland TSAPI

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