Cameroun : la longue marche vers l’unité (2)

Au terme du référendum consacrant la mise ensemble des deux Cameroun, le « contrat de mariage » fut proposé par une seule partie, truffé de pièges et contenant les germes de sa propre destruction

écouter l’éditorial

Le référendum des 11 et 12 février 1961, n’était qu’un premier jalon. Une fois le résultat des urnes connu, il fallait désormais définir les conditions du vivre ensemble, un contrat de mariage en quelque sorte, ou une Constitution fédérale.  Le Southern Cameroons qui se rattachait au Cameroun francophone n’avait pas auparavant une constitution propre à lui, puisqu’il était administré selon la loi nigériane. Le Cameroun francophone, indépendant depuis le 1er janvier 1960 avait déjà ses textes, et il fallait désormais une loi commune. Dans le livre intitulé “ Ahmadou Ahidjo, Patriote et Despote, bâtisseur de l’Etat Camerounais, publié en 1994 par Philippe Gaillard, on apprend assez sur les premiers mois de vie commune, jonchée des tractations qui ont  parfois pris l’allure de chantage et de menace.

D’après l’auteur, le sort du Cameroun anglophone était scellé depuis le 12 février 1961, mais pas défini pour autant. Naguère marginaux dans le Nigéria en raison du statut de tutelle, ses habitants se trouvent devant la perspective d’être marginaux dans la république du Cameroun, parce qu’anglophones et privés du renfort numérique que leur aurait apporté le Cameroun septentrional. Ils seront un cinquième de la population nationale — huit cent mille sur quatre millions, et les deux entités disposaient de sept mois et demi pour définir les structures du nouvel Etat. Ahmadou Ahidjo, avec l’avantage numérique de la population francophone entend tout contrôler, ou presque. Pour lui, la fédération « ne sera que l’habillage verbal d’une République quasi-unitaire. » En  face, John Ngu Foncharêve d’une confédération. A cet effet, une grande réunion est organisée à Bamenda, en juin 1961, mettant ensemble les partis et une multitude d’associations, pour évoquer les grandes lignes du nouveau statut. On parle de double citoyenneté, de droit de sécession, d’un président de la république dont on admet qu’il sera francophone par la force des choses, mais qui disposerait des pouvoirs de la Reine d’Angleterre…

A Yaoundé, Jacques ROUSSEAU élabore une constitution fédérale, octroyant le maximum de pouvoirs à l’exécutif et au législatif centraux et, pour faire bonne mesure, ne créant que deux Etats fédérés, francophone (dénommé Cameroun Oriental) et anglophone (Cameroun Occidental), ce qui revient à instituer le déséquilibre. Lors d’un entretien avec Ahmadou Ahidjo à Yaoundé, Foncha produit un texte élaboré par un Attorney britannique, reproduisant, pour l’essentiel, la Constitution Nigériane. Aucune synthèse des deux projets n’étant possible et le rapport de force aidant, il est obligé d’accepter de prendre le texte de la République du Cameroun comme base de discussion.

Le marché des dupes de Foumban

Toujours d’après Philippe Gaillard, le 17 juillet 1961, les futurs partenaires se rencontrent à Foumban pour négocier. A part Foncha qui n’a rien osé dire à ses compatriotes, les anglophones découvrent, atterrés, le “document de travail” des francophones. Ils en délibèrent entre eux pendant près de cinq jours, en désaccord parfait, participant quand même, comme il se doit, aux réjouissances organisées à leur intention par le sultan Seidou Njoya. Finalement, le 22 juillet, au cours d’une séance plénière qui dure à peine deux heures, Ahidjo fait adopter son texte. Sa stratégie est d’une efficacité parfaite. Il accepte tous les amendements qui visent à accroître considérablement l’autonomie des deux Etats, mais ces dispositions seront reprises dans un article 6 fourre-tout, traitant des compétences qui seront laissées aux Etats à titre transitoire… jusqu’au moment où les autorités fédérales s’en seront saisies. Empêtrés dans leurs contradictions, les anglophones proposent que le Président de la République soit élu au suffrage universel direct. Ahmadou Ahidjo ne laisse pas le temps aux partisans du parlementarisme de réagir à ce coup de théâtre: il en est ainsi décidé, et voilà franchi un grand pas vers le régime présidentiel.

Après une dernière toilette du texte, l’Assemblée Nationale adopte, le 14 août 1961, la Constitution de la République Fédérale du Cameroun, qui entrera en vigueur le 1er octobre. Dans la foulée, elle octroie à Ahmadou Ahidjo ce qu’on n’appelle pas, cette fois, les pleins pouvoirs, mais qui y ressemble: pour une période de six mois, les textes législatifs nécessaires pour l’application et la mise en œuvre de la nouvelle loi fondamentale seront pris par ordonnance. L’auteur met en emphase cet extrait « Le tour de passe-passe est extraordinaire. Ni les électeurs, ni les élus anglophones ne sont consultés sur la Constitution fédérale, adoptée par les seuls députés de ce qui devient l’Etat fédéré du Cameroun (francophone) Oriental. La réunification n’est, à la lettre, qu’une rectification complétée par une “loi portant révision” constitutionnelle”. Non seulement il n’y a pas de référendum, mais il n’y a pas d’élections »

Ahidjo conforte son pouvoir

Par la magie des dispositions transitoires, Ahmadou Ahidjo devient Président de la République fédérale jusqu’à la fin de son mandat en cours. Foncha reste premier ministre du Cameroun Occidental et devient, cumulativement, vice-président de la Fédération. Ahmadou Ahidjo a évité tous les écueils de cette étape, dont les plus dangereux étaient d’incertaines consultations populaires. Sa position est confortée. Il n’y a plus de gouvernement responsable devant l’Assemblée et le Président de la République est seul détenteur du pouvoir exécutif. L’Etat fédéral est bien ficelé. L’Etat fédéré du Cameroun Oriental n’est guère plus qu’une structure administrative dépendant étroitement du pouvoir central. En revanche, le gouvernement et l’assemblée législative du Cameroun Occidental vont occuper avec ténacité l’espace d’autonomie qui leur est concédé par les textes.

Ahmadou Ahidjo: je m’impose

Le gouvernement fédéral est formé le 20 octobre. Aux côtés du vice-président Foncha, un seul anglophone est ministre à part entière, Solomon Tandeng Muna, chargé des Transports, des Mines et des PTT. Quatre autres sont ministres adjoints. Parmi les francophones, Arouna Njoya, chargé de la justice, reste le seul Ministre d’Etat. Charles Onana est à la tête d’un département impressionnant, qui comprend l’Administration Territoriale, les Finances et le Plan. Charles Okala, est remplacé aux Affaires étrangères par Jean Faustin Betayené. Victor KANGA reste à l’Economie, William Aurélien ETEKI MBOUMOUA, âgé de 27 ans, est ministre de l’Education Nationale. Jean BIKANDA, sera commissaire général à l’information.

Premiers pas de cohabitation

L’administration est perturbée par la réorganisation. Les inévitables conflits d’attribution entre services fédéraux et fédérés ne dureront pas au Cameroun Oriental, où la Présidence de la république impose, au besoin, son autorité. Au Cameroun Occidental, ils alimenteront des querelles politiques. Le plus grave ici, est qu’on manque de cadres. Tous les fonctionnaires nigérians et la plupart des britanniques se sont retirés en bloc; il y’a peu d’anglophones capables de les remplacer, et on mute à Buea ou à Bamenda des francophones, souvent mal reçus et qui s’adaptent tout aussi mal.

A la première session de l’Assemblée fédérale, pour laquelle on a fait venir des interprètes d’Europe; les députés anglophones se plient de mauvaise grâce aux procédures réglementaires qui n’ont fait aucune place aux usages de Buea. Ils manifestent leur rogne et font de l’obstruction. Au bout d’une semaine, les travaux budgétaires n’ont pas avancé. Ahidjo fait venir Foncha et Muna, auxquels il présente un ultimatum que rapporte Philippe Gaillard: “Voulez-vous la fédération, oui ou non?” leur demande-t-il. “Si oui, vous devez collaborer franchement. Sinon, je suis prêt à organiser un référendum et vous pourrez faire sécession. Cela m’est égal; c’est à vous de décider. Répondez-moi demain s’il vous plaît.” Le vice-président et le ministre n’ont aucune envie de se lancer dans une nouvelle aventure. Dès le lendemain, les débats de l’Assemblée, où les partis d’opposition ne sont pas représentés, sombrent dans la platitude. Mais il était évident qu’une colère couve, le vers est déjà dans le fruit.

A suivre

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code