Cameroun : la fonction éternelle…

Il n’y décidément pas de limite d’âge pour certaines fonctions au Cameroun, surtout électives et nominatives. Les principales institutions du pays continuent d’être occupées par des hommes diminués physiquement par l’âge et la maladie,

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Les Camerounais ont eu le loisir de regarder le 18 mars dernier des images montrant les présidents des deux chambres du parlement, sous le poids de l’âge faisant leurs entrées dans les salles où ils sont été respectivement reconduits à leurs postes. Le président du sénat, Marcel Niat Njifendji est âgée de 85 ans et 5 mois, né le 26 octobre 1934, et le président de l’assemblée nationale  Cavaye Yeguié Djibril quant à lui né en 1940, fait 81 ans. Les deux sont encore à la tête des deux plus importantes institutions du pays, après l’exécutif dont le chef lui-même fait 88 ans révolus au 13 février 2021. Leur reconduction à ces postes, et à ces âges repose le problème de la transition générationnelle dont a parlé le président de la république, ou du renouvellement du personnel pour le dynamisme des institutions.

Dans les fonctions publiques en général, il existe ce qui est appelée la retraite, définie comme l’action de laisser ses activités. C’est la situation sociale et financière d’un individu qui ayant atteint l’âge minimum requis, cesse son activité de manière définitive et perçoit désormais jusqu’à la mort  un revenu sous forme de pension versée par l’Etat. Au Cameroun, le temps de l’emploi est fonction de l’âge de départ à la retraite qui lui-même varie suivant les corps de métier et la catégorie à laquelle on se trouve, passant ainsi de  65 ans  pour les uns  comme les enseignants d’université, magistrats, Officiers Supérieurs de l’armée, à 60 ans  pour les enseignants du secondaire et primaire et à 55 ans désormais pour les autres, depuis le décret 2020/903 du 30 décembre 2020 portant harmonisation de l’âge de départ à la retraite des fonctionnaires. Dans la conception générale, l’âge dans la fonction publique ou privée constitue le seuil de compétence,  c’est-à-dire qu’au-delà d’un certain âge, l’humain devient improductif dans des fonctions actives, mais peut bien l’être dans les fonctions passives comme les conseils et l’encadrement.

Sur ce point de l’encadrement, le rapport du Cameroun sur  la mise en œuvre du Plan d’action international de Madrid sur le vieillissement, datant de 2006, indique : « Au-delà de leur départ en retraite, le Gouvernement entend capitaliser le potentiel des retraités. Il en est ainsi, au niveau de l’enseignement supérieur, avec l’institution de la catégorie des Professeurs émérites qui continuent, bien qu’étant retraités, à apporter leur expertise et leur expérience à la transmission des connaissances. Il en est de même des personnels officiers qui peuvent être retenus pour la réserve mobilisable, c’est-à-dire qu’ils demeurent à la disposition du Président de la République, Chef des Forces Armées, pendant 03 ans. En outre, ceux dont les spécialités ou qualifications seraient utiles aux forces de défense, le Gouvernement sur ordre du Président de la République, peut les rappeler pour compléter ces services ou formations. »

No limit

Paradoxalement, certaines fonctions publiques échappent aux contraintes de l’âge. Pourquoi et comment ? Les réponses sont peut-être à chercher dans la genèse des textes réglementaires et même des auteurs, essentiellement des politiques. Pourquoi en effet, à 65 ans, un être humain est désormais jugé inapte à exercer une fonction dans un bureau, mais reste curieusement qualifié pour diriger un peuple comme président, conduire le destin d’une population comme maire ou la représenter comme député ? Diriger un pays, une commune, une région où être député est-il donc plus facile que d’exercer un travail d’exécutant dans un bureau, enseigner une classe de 60 élèves. Il en de même pour les postes de nominations. Pourquoi, selon quelle logique, un fonctionnaire qui a atteint l’âge de la retraite et a parfois été notifié, peut être encore nommé à un poste plus exigeant en responsabilité que celui qu’il occupait avant la retraite ?  Pourquoi un certificat médical attestant de la bonne santé est exigé aux candidats à un concours, à l’inscription à l’université où dans les grandes écoles, où l’on entre simplement pour apprendre un métier sans aucune responsabilité publique, et ne l’est pas pour des candidats à des fonctions de plus haute responsabilité, élective ou nominative ? Simplement parce que ces textes et lois sont édictés par les politiques. Et comme le dit Daniel Lesueur, « une loi doit avant tout être une loi juste. La politique moderne fait de la loi un fétiche simplement parce que c’est la loi.» En réalité on est en face de ce qui peut être appelé l’arnaque des textes et des lois.

Si les retraités, d’après les textes de la fonction publique devraient rester à la disposition de la nation à laquelle ils doivent apporter leurs expériences et conseils, il devient illogique que ces derniers deviennent envahissant sur l’espace professionnel, que ce soit à des postes électifs ou nominatifs. Ceux qui constituent la réserve de la république doivent rester justement en réserve, pour permettre à la génération antérieure de participer à la construction du pays, au moment où ils atteignent le seuil de compétence. Cela permettrait  d’éviter le risque de rupture entre les générations comme c’est le cas au Cameroun, engendrant un conflit qui in fine bloque le dynamisme du pays.

Pilotes aveugles

Sans perdre de point de vue que la longévité aux affaires fabrique des demi-dieux, en plus de bloquer la croissance par la consommation. Les seuls aux affaires décident,  laissent croire à la jeune génération qu’elle ne peut évoluer que grâce à leur bon vouloir et à ce qui alors abusivement appelé générosité. Ces jeunes se retrouvent obligés d’être en permanence redevables, réduits en laquais de service. Comment est-on arrivé au Cameroun  à oublier le bien fondé de toutes ces exigences de limitation d’âge et les objectifs recherchés dans le départ à la  retraite, pour se complaire entièrement dans les habitudes contraires ? Peut-on encore dire qu’en perpétuant une telle attitude on recherche l’efficacité, où il s’agit de satisfaire les intérêts privés, au détriment de l’intérêt collectif ? Dans le métier pointu de l’aéronautique, un bilan de santé est exigé aux pilotes, à qui sont confiés en permanence des vies humaines. Les institutions de la république sont aussi comme des avions, et les chefs comme des pilotes à qui tout passager confie son destin. C’est ainsi que l’assemblée nationale, le sénat ou la présidence de la république sont autant d’institutions auxquelles le peuple s’est fié pour être conduit à bon port, sain et sauf. Qu’adviendrait-il si pour des considérations qui échappent à toute logique, on maintient aux commandes d’un avion un pilote qui présente des évidences de défaillances visuelle, oratoire et physique, lequel avion est chargé de conduire des passagers à destination, avec en prime une météorologie défavorable ?

Si cela n’est pas du suicide collectif, il y ressemble étrangement.

Roland TSAPI

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