Cameroun : la devise oubliée

Conçue pour être une boussole pour les enfants du pays, elle a été progressivement foulée au pied, au profit des intérêts égoïstes

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Paix, travail patrie. Telle est la devise du Cameroun, une brève formule qui exprime un idéal.  Elle a été adoptée le 5 Novembre 1957 par l’Assemblée législative du Cameroun, ALCAM, et est considérée comme une règle de vie pour tous les Camerounais. A l’origine, cette devise ne fut pas adoptée au hasard, plutôt, le choix était fortement influencé par le contexte politique de l’époque, et la signification profonde qui lui était donnée, en rapport avec la vision que les dirigeants de l’époque avaient du Cameroun. D’abord, le contexte était marqué par une quête permanente de l’autodétermination. Les Camerounais qui avaient perdu leur souveraineté depuis la signature du traité germano-Douala en 1884, avaient vu leur territoire passer de mains en mains, être l’objet de marchandage de toute sorte par les puissances impérialistes. Leur avis n’était pas demandé dans tout cela, on décidait de leur terres et de ses richesses comme s’ils n’existaient pas. Au contraire ceux qui osaient revendiquer le droit de dire un mot étaient envoyés à la potence. Au mieux, on leur avait fait savoir que leur terre était une partie du territoire français, les députés siégeaient dans ce qui était appelé assemblée territoriale, sous-entendu des délégués de cette partie du territoire français à la vraie assemblée nationale qui étaient en métropole. Cette année 1957, ils avaient fini par obtenir que cette assemblée territoriale soit transformée en assemblée législative, synonyme de plus d’autonomie. Le déclic provenait de la loi-cadre du ministre de la France d’Outre-Mer Gaston Defferre, laquelle autorisait désormais les territoires français d’Outre-mer en Afrique noire à se prendre en main, tout en rendant compte. C’est dans cette mouvance que fut signé le 8 novembre 1956, un décret dissolvant l’Assemblée Territoriale pour la remplacer par une nouvelle assemblée comprenant soixante-dix membres élus, cette fois, au collège unique et au suffrage universel direct, et dont l’un des buts essentiels et reconnu était d’étudier et de donner avis sur un futur projet de statut du Cameroun. La signature de ce décret était ainsi l’aboutissement d’un processus de reprise en main commencé plus tôt, et qui avait vu l’adoption trois jours auparavant de la devise « paix, travail, patrie »

Idéologie initiale

Ensuite, le sens à donner ces mots qui devaient désormais servir de guide, était bien pensé aussi. La paix, un concept qui désigne un état de calme ou de tranquillité ainsi que l’absence de perturbation, de trouble, de guerre et de conflit, correspondait aussi à un idéal social et politique. Elle était supposée créer les conditions favorables à l’épanouissement de chaque citoyen par l’éducation et l’exploitation rationnelle des richesses nationales et culturelles. Le travail, qui signifiait dans son contexte la responsabilisation des citoyens, appelait ainsi les fils du pays à se réveiller et prendre leur destin en main, dans un monde où les richesses d’un pays sont produites par le travail de ses enfants. La victoire de la lutte contre la pauvreté devait être celle du triomphe du travail.  La partie quant à elle rappelait à chacun son droit et son devoir d’appartenance à une terre, celle de nos ancêtres. Droit de jouir désormais pleinement des richesses de cette terre, devoir de la protéger également. La symbolique de la devise se résumait donc en ceci : être dans des conditions de tranquillité intérieure et sociale, favorables à l’épanouissement, travailler pour gagner dignement sa vie et apporter sa modeste contribution au développement de la patrie, dont la prospérité devait être la préoccupation essentielle.

Les vestiges

Qu’est devenue cette devise aujourd’hui ? Que peut-on dire de la paix, du travail et de la patrie ? La paix est devenue fragile. D’abord au niveau individuel de chaque citoyen, c’est une lutte permanente de l’intérieur. Chaque jour est un combat. Combat pour marcher sur une route, pour boire un bol d’eau, pour avoir un travail et le conserver, Combat pour la survie en somme. La quiétude a quitté le cœur et le visage, même ceux qui forcent pour dire que tout va bien luttent intérieurement pour avoir la conscience tranquille. Sur le plan social, c’est le stress pour inscrire l’enfant à l’école, pour se soigner à l’hôpital. Sur le plan économique c’est la guerre permanente entre le commerçant et l’agent des impôts ou de la mairie, la guerre entre le prestataire et le donneur d’ordre, ente l’importateur et l’agent de douane, entre le public et le privé, entre l’employeur et l’employé. Sur le plan politique, c’est la guerre entre le gouvernant et le gouverné, entre les candidats à une élection, entre les camarades du même parti La violence, l’intimidation, la répression, les abus des droits civils et sociaux  sont désormais bien installés. Le tribalisme a pris droit de cité, on peut citer des exemples. La paix est devenue fragile, au point où le président de la république en est devenu un mendiant. Et l’on ne mendie que ce qu’on n’a pas et qu’on est en incapacité d’avoir par soi-même.

Et que dire du travail ? Il a tout simplement perdu tout le sens de la dignité. La jeunesse cherche la vie facile, à l’école les devoirs sont bâclés, l’eau coule au baccalauréat, les morts sont admis aux concours officiels, certains candidats sont admis sur plusieurs listes.  Ceux qui ont un travail refusent de s’appliquer, on bricole tout. Dans l’informel, la malhonnêteté gouverne à tous les niveaux, on veut tromper le client à tout prix. Dans le formel le clientélisme est roi. Celui qu’on connait est désormais plus important que ce qu’on connait.

Et la patrie dans tout cela ? Elle est simplement devenue une vache à lait, elle n’est plus cet héritage qu’il faut protéger et léguer aussi à la génération future. C’est à qui pille le mieux les ressources de l’Etat, et avec plus d’intelligence. Les richesses sont accumulées sur le dos de la patrie par des délinquants à col blancs qui chantent l’hymne national plus haut que tout le monde lors des cérémonies officielles. Ils bombent la poitrine en disant l’Etat c’est eux. La patrie, dans ce qui la constitue c’est-à-dire dans les lois, est plutôt moquée, même jusqu’à la Constitution devenue maniable à volonté.

Paix-travail –patrie, c’est la devise du Cameroun, pour ceux qui l’aurait oublié. Et pour ceux qui se rappellent encore, il n’est pas de trop de le répéter, car la répétition est mère des études ?

Roland TSAPI

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