Cameroun : la culture oubliée

Les éléments  nationaux de l’identité culturelle sont abandonnés, inexistants, la politique de promotion à l’intérieur comme à l’extérieur est faible, alors que des pays conquièrent le monde grâce à leurs cultures

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La culture camerounaise a été au centre des débats ces derniers temps, avec l’adoption par l’Assemblée nationale d’une loi régissant les associations artistiques et culturelles  au Cameroun. Une loi justifiée par le gouvernement à travers le ministère des arts et de la culture à l’origine du projet, comme devenue nécessaire pour l’encadrement de la création et du fonctionnement des associations artistiques et culturelles. En 61 articles, cette loi parle des regroupements possibles des associations culturelles et surtout de leurs conditions d’existence et de fonctionnement, désormais soumises à l’obtention d’agrément et d’autorisations du ministère de la Culture, tout cela assorties des sanctions, et obligeant les associations déjà existantes déjà à se soumettre à la nouvelle loi dans un délai de 12 mois. Les artistes, en association ou individuellement, n’ont pas manqué de relever que cette loi avait été faite sans eux, et donc est forcément contre eux. Ils disent être littéralement étouffés par l’interventionnisme concédé au ministre en charge de la culture et à ses services centraux ou déconcentrés. Lequel se traduit par un contrôle de tous les actes de vie d’une association dite « artistique et culturelle », quel que soit le niveau de regroupement, la limitation injustifiée de la durée de validité de l’agrément, les conditions d’octroi, de renouvellement dudit agrément pratiquement similaires et contraignantes, l’obligation de soumettre rapport et bilan au plus haut niveau du sommet hiérarchique du Ministère en le faisant transiter par les services subordonnés, l’application disproportionnée de sanctions disciplinaires, comme pour le cas de l’exercice en tant qu’association artistique et culturelle avant l’octroi de l’agrément ou le terme échu à la procédure, la soumission à un régime de déclaration pour les regroupements d’associations artistiques et culturelles, etc.

Ismaël Bidoung  Mkpatt , Minac

Absence de promotion

En somme, les critiques dénoncent la mise en coupe réglée des associations culturelle par le ministère des arts et de la culture, alors qu’il est prioritairement attendu sur le terrain de la promotion de cette culture, qu’il veut à tout prix contrôler. Le décret N° 2011/408 du 09 décembre 2011, portant organisation du Gouvernement confère au ministère des Arts et de la culture la responsabilité de l’élaboration et de la mise en œuvre de la politique du Gouvernement en matière de promotion et de développement artistique et culturel. A ce titre, il est chargé entre autres du développement et de la diffusion des arts et de la culture nationale, de la promotion de la création artistique et culturelle, de la promotion et du suivi de la diffusion des œuvres d’art et cinématographique en relation avec les administrations concernées, de la promotion de la cinématographie et des arts dramatiques, de la promotion et de l’encadrement professionnel des artistes, de la promotion et de la supervision des grands évènements culturels. Et sur ce terrain de la promotion, les actions du gouvernement impulsées par le ministère sont très peu visibles, pour ne pas dire reléguées au second plan. La preuve palpable est la fermeture de toutes les salles de cinéma au Cameroun et ce depuis des lustres. Il est vrai qu’on projetait rarement un film camerounais dans ces salles, mais au moins elles existaient. Et à côté des salles de cinéma et de spectacles, dans combien de villes camerounaises existe-t-il un centre culturel camerounais, et à quoi ressemblent ces centres dans les villes où ils existent, en commençant par la capitale politique elle-même ? Et au-delà du Cameroun, quelle est la politique du gouvernement pour la promotion de la culture camerounaise au-delà des frontières nationales ?

Politique inexistante à l’extérieur

A ce propos, un Camerounais de la diaspora s’indigne en ces termes : « Dans tous les pays où une ambassade européenne est installée on trouve là-bas leurs instituts culturels. Que font les africains en Afrique? Quels genres de relation entretenons-nous avec l’Afrique ? Quels sont les vecteurs que nous utilisons pour que les jeunes africains se rencontrent  et partagent leurs expériences en Afrique pour l’Afrique? Il n’y pas au Gabon, Congo, Bénin, Guinée, etc….. des institutions culturelles camerounaises et vice-versa alors que dans tous ces pays on trouve une institution culturelle européenne qui continue sans aucune difficulté sa colonisation. Il faut se souvenir que ce sont les commerçants Allemands qui ont signés les contrats qui ont servi à Bismarck à la conférence de Berlin pour s’octroyer le territoire Cameroun. Je ne dis pas que nous devons coloniser nos voisins, mais que si nous installons chacun les pays voisins nos ambassades ça servira de diffusion de la culture camerounaise et vice-versa. Le débat intellectuel entre jeunes Africains pourra permettre de sortir du néocolonialisme. »

Le centre culturel camerounais à Yaoundé, réouvert en 2013 après une longue fermeture pour travaux

La France, citée comme modèle dans les couloirs du gouvernement a pourtant donné beaucoup d’exemples à suivre dans le domaine. D’abord dans les accords postcoloniaux il est précisé au point 7 que le Cameroun a l’obligation de faire du français la langue officielle du pays et la langue pour l’éducation. Une organisation de la langue française et de la diffusion de la culture française a même été créée. Elle s’appelle la « Francophonie » et possède plusieurs organisations satellites, affiliées et contrôlées par le ministère français des Affaires étrangères. Au Cameroun il existe deux Instituts français, antérieurement appelés Centre culturel français, l’un à Yaoundé et l’autre à Douala, en plus de trois Alliances françaises, à Dschang, Bamenda et Garoua. Avec pour mêmes missions, la diffusion de la culture française et francophone, le  rapprochement de la France et les autres peuples par les échanges linguistique et culturel. Accessoirement, ces missions incluent la promotion de la culture camerounaise. Comme si cela était possible.

Le défi de la culture camerounaise n’est pas celui du contrôle des associations culturelles et de l’organisation des évènements, mais celui d’une réappropriation des identités culturelles et la mise sur pied d’une véritable politique de promotion. Bien d’artistes musicaux, de cinéastes ou d’acteurs de théâtre ont réussi à conquérir le monde en individuel, nul doute qu’ils seraient allés plus loin s’ils étaient soutenus par une réelle politique de promotion culturelle nationale. Face à la faiblesse de notre culture, nous sommes progressivement envahis par celles des autres, qui sont même parvenues à imposer aujourd’hui à la société sa façon de se vêtir, pour dit-on être à la mode…des autres

Roland TSAPI

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