Cameroun : la conscience nationale du bien et du mal

Les valeurs détournées ou mal utilisées, c’est l’une des sources des problèmes qui minent désormais le Cameroun et nourrissent les haines interminables

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Le bien et le mal. Ce sont là deux concepts qui s’opposent depuis l’aube des temps, et qui ont été à l’origine des conflits divers dans le monde, sur un continent, dans un pays, dans une famille. Les conflits latents et réels, les crises que connait le Cameroun aujourd’hui sont aussi nées de la différence des sens que l’on donne à l’un ou l’autre de ces deux mots. Ce qui est bien pour l’un ne l’est pas forcement pour l’autre, et le constat est même que certains fondent leur bien sur le mal des autres. Au-delà des définitions, le bien au Cameroun aujourd’hui, a migré de ce qui est conforme à la morale, pour devenir ce qui procure un sentiment de plénitude et d’aisance. « C’est un homme bien » entend-on dire dans la société, pour désigner celui qui a une aisance matérielle et financière. Et le bien se mesure désormais à la quantité du matériel accumulé, à l’épaisseur du porte-monnaie et du compte en banque, à la grosseur et la quantité des voitures, à la hauteur de la barrière de la maison qui sépare des voisins. En réalité le bien dont il est question est plutôt le bien-être social, et c’est la toute la différence. En face il y a le mal, qui n’est plus la  non-conformité à la morale, entre ce qui devrait être et ce qui est réellement », mais qui est aussi devenu le mal être social. Ce qui distingue le bien-être et le mal être, c’est que le premier veut être conservé, alors que le deuxième veut changer pour devenir le premier, et c’est là la source des crises que connait le Cameroun.

La déviation

Le pouvoir politique a fabriqué des hommes « biens » de la société, qui se sont confortés dans leur bien-être et veulent y rester. Un ministre nommé par la volonté d’un homme et sur des critères discrétionnaires, fini par croire qu’il est né pour être ministre, et surtout rien ne doit déranger sa quiétude ou celle de celui qui l’a mis là. Un directeur général, oublié à la tête d’une société d’Etat malgré la limitation de son mandat à 9 ans d’après les textes régissant les entreprises publiques et parapubliques, fini par se convaincre que cette fonction était faite pour lui, en conséquence tout personne qui dit du mal de son bienfaiteur est un ennemi de la république. Ils sont nombreux dans les couloirs du gouvernement, dans les institutions publiques et para publiques qui résument désormais la république à eux : s’ils vont bien, c’est que la république va bien, il n’y a rien à changer, encore moins à améliorer.

Sauf qu’en face de ceux-là, il y a plus nombreux, qui connaissent la misère dans leur chair. Ceux-là qui ne savent pas où commencer à la rentrée scolaire, qui achètent les comprimés dans la rue, qui s’alignent dans la cour commune pour attendre leur tour aux toilettes le matin. Ils vivent la violence, la cruauté, l’humiliation, tout ce qui est producteur de sensations physiques ou psychiques douloureuses. Pour ceux-là, les choses devraient être autrement, le bien des autres est forcément le mal pour eux.

Le saut qualitatif

Mais la situation ne devrait pas rester éternellement telle qu’elle est aujourd’hui. La solution serait une prise de conscience du rôle social que chacun a à jouer. Il ne s’agit plus aujourd’hui de montrer qui est le plus fort, qui a le plus de pouvoir, qui commande la police ou l’armée, qui a le pouvoir de dire oui ou non, il s’agit de se poser les questions essentielles, comme celle de savoir ce qu’on a fait du pouvoir qui a été donné à chacun dans son domaine de compétence. La force du policier se mesure-telle à la dureté du coup qu’il donne à un manifestant dans la rue, ou à la cruauté de la torture qu’il inflige à un justiciable ? La compétence d’un sous-préfet se mesure-telle au nombre de manifestations publiques de l’opposition qu’il aura interdites dans sa carrière ? Chacun ne pouvait-il pas mieux utiliser ses pouvoirs en mettant l’humain au centre de ses préoccupations ?

Il s’agit de reconsidérer la situation du Cameroun avec hauteur. Les philosophes font bien la différence entre l’homme et l’animal en ces termes : « Le monde animal n’est pas conçu pour s’interroger sur ses actes. Lorsqu’un primate naturel agresse un congénère, il semble indifférent à la souffrance qu’il engendre. Il perpétue un mécanisme instinctif. Un processus basé sur la survie et laissant peu de place à la bienfaisance et à la compassion. De ces comportements réflexes dépend toute l’organisation du groupe. Le défaut de conscience introspective, a quelques avantages pour le monde animal. Il lui permet de coller à l’immédiat. Grâce à lui, par exemple, nos cousins primates peuvent vivre pleinement l’instant présent. Leur esprit n’a pas besoin de se projeter dans l’avenir ou dans le passé, ni de s’interroger sur la droiture de leur conduite. Ce n’est pas le cas de l’humanité. Notre espèce est capable à présent de consulter le passé, l’avenir et la conformité de ses actes. De là notre énorme progression comportementale. Depuis quelques dizaines de millénaires l’homme doit (ou devrait) réfléchir avant d’agir. Il a un code moral et législatif à respecter. Lorsqu’il transgresse les règles, il lui faut rendre des comptes à la société. Rendre des comptes à sa victime et prendre conscience de la souffrance qu’il inflige. » Prendre conscience de ce que nous sommes, et de ce que nous avons à faire pour le pays est plus que jamais urgent. La situation que traverse le Cameroun aujourd’hui est davantage un conflit entre le bien et le mal, entre le bien être et le mal être, et ce n’est plus seulement à la classe désœuvrée de se demander ce qu’elle a fait pour le pays, c’est davantage aux dirigeants de se demander ce qu’ils ont fait pour le pays, dès lors que ce pays a déjà tout fait pour eux.

Roland TSAPI

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