Cameroun : la confusion du 1er octobre

Cette date, que l’histoire tente d’oublier, revêt pourtant une importance capitale dans la construction de la Nation camerounaise. L’ex Cameroun francophone tient à la reléguer au second plan, les anglophones tiennent à ce qu’elle soit remise au goût du jour. Elle détient en réalité une des clés de la résolution de la crise anglophone

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La date du 1er octobre, depuis plusieurs années, est devenue un jour de mobilisation particulière pour les forces défense et de sécurité camerounaise, qui chaque année déploient un dispositif spécial dans les villes des régions anglophone et sur les routes qui y mènent. Et cela n’empêchent pas des manifestations d’y avoir lieu, manifestations de revendication d’autonomie et d’indépendance. Des manifestations qui étaient au départ organisées par un mouvement d’auto-détermination dénommé Southern Cameroon national Council créé en 1995. Dans la nuit du 30 au 31 décembre 1999, des membres de cette organisation avaient même pris d’assaut la station régionale de la Radio et télévision nationale de Buea dans la région du Sud-Ouest, et y avaient proclamé l’indépendance du Southern cameroon, avant d’être neutralisés avant l’aube. Cette indépendance, cette organisation avait décidé de la célébrer tous les 1er octobre, en hissant un drapeau dans des villes de ces deux régions où ils pouvaient réussir à détourner l’attention des forces de défense nationale. Il y a deux ans, en 2017, après l’évolution de la crise anglophone en conflit armée, Sisuku Ayuk Tabe a une fois de plus proclamé le 1er octobre l’indépendance de l’état d’Ambazonie, virtuellement constituée des deux régions anglophones du pays. Pourquoi la date du 1er octobre ?

Indépendance et fédération

Il faut remonter 59 ans en arrière pour comprendre, en 1961. Le 1er octobre de cette année-là, le Southern Cameroun, la partie sud du territoire camerounais qui était sous tutelle de la grande Bretagne accède à l’indépendance. La partie nord de ce territoire, appelé Northern cameroon s’était rattachée au Nigéria à l’issue d’un référendum organisé 8 mois plus tôt, le 11 février 1961. L’accession à l’indépendance du Southern Cameroon le 1er octobre, coïncide également avec l’aboutissement du processus d’unification entamé depuis le mois de mai de la même année, avec une conférence préparatoire tenue à Bamenda le 25 mai par les dirigeants anglophone, et la Conférence de Foumban tenue du 17 au 22 juillet 1961 réunissant les dirigeants des deux Cameroun, et à l’issue de laquelle la mise ensemble des deux territoires sous la forme d’une république fédérale a été actée. Au sortir de cette conférence, le contrat de mariage fixant les règles de la vie commune avait été préparé le 1er septembre 1961, ce qui est connu sous le nom de Constitution fédérale, qui entrera en vigueur dès le 1er octobre, date de la célébration du mariage. D’où l’importance de cette date pour les régions anglophones.

Duperie progressive

Mais l’une des questions qui se posent aujourd’hui est celle de savoir pourquoi cette date est importante seulement pour les régions anglophone mais presqu’ignorée par le Cameroun francophone. Une des réponses probable est que le Cameroun francophone ayant par la suite littéralement violé les termes du contrat ou de la constitution, ne veut plus qu’on en parle, alors que de l’autre côté on demande simplement le retour à la case départ. Au terme de la mise ensemble, le Cameroun devait s’appeler république fédérale du Cameroun, et l’article 47 de la Constitution disait « toute proposition de révision de la présente constitution portant atteinte à l’unité et à l’intégrité de la fédération est irrecevable. L’initiative de la révision appartient concurremment au Président de la République fédérale après consultation des premiers ministres des Etats fédérés et aux députés de l’Assemblée fédérale. » Mais malgré cette disposition le président Ahmadou Ahidjo commença à poser des actes contraires à la Constitution un an plus tard. En 1962, il procéda unilatéralement à l’interdiction des partis politiques, et ce malgré la disposition de l’article 3 de cette constitution qui stipulait que « les partis et formations politiques concourent à l’expression du suffrage, ils se forment et exercent leurs activités librement dans le cadre fixé par la loi et les règlements » Le parti unique fut instauré, l’Union nationale camerounaise. Il est évident que cette interdiction fut une pilule amère pour les anglophones élevés dans une forte culture démocratique et habitué aux chocs des idées dans leurs formations. Le parti unique leur imposait de fait la pensée unique. De même la Constitution fédérale stipulait à l’article 8 que le président de la république fédérale est assisté dans ses fonctions par un vice-président, et l’article 9 précisait que le président et le vice-président ne peuvent être originaire d’un même état fédéré. Là aussi, que ce soit Augustin Ngom Shua au début de la fédération, ou Salomon Tandeng Muna qui le remplaça en 1970 au poste de vice-président de la république fédérale, tous deux s’étaient rendu compte que c’était un poste creux qui leur avait été donné. Ils étaient simple spectateur de la marche de la république dans laquelle ils avaient engagé leur territoire jadis libre.

Absorption

Plus est, pendant les premières années du régime, l’ambassadeur français Jean-Pierre Bénard était parfois considéré comme le véritable “président” du Cameroun. Des « conseillers » français étaient chargés d’assister chaque ministre et disposaient de la réalité du pouvoir. Le gouvernement gaulliste préserva son ascendant sur le pays à travers la signature « d’accords de coopération » touchant à tous les secteurs de la souveraineté du Cameroun. De même, les anglophones étaient obligés, par solidarité gouvernementale, de se rendre complices de la chasse à l’homme et aux exécutions des militants de l’Upc, qui jadis se refugiaient en zone anglophone et se sentaient en sécurité. Désormais le régime les traquait même jusqu’aux fins fond de Bamenda, et les anglophones devaient coopérer. De fil en aiguille, la Constitution fédérale fut torturée, malmenée et chaque fois au profit des francophones. En 1971 le poste de vice-président fut effacé dans la formation du gouvernement, En 1972, la disparition de la fédération au profit de la république unie à l’issue du référendum du 20 mai 72 fut un autre coup de massue pour la communauté anglophone désormais réduite à jouer les rôles de faire valoir. Le président Paul Biya acheva le tout en effaçant en 1983 le mot Unie pour ne garder que république du Cameroun. L’esprit du 1er octobre 61 était ainsi complètement étouffée, c’est cet esprit que les anglophones aujourd’hui veulent réveiller. Ils demandent le divorce après avoir constaté que le contrat de mariage n’a pas été respecté. A qui cela ferait-il mal que l’autre partie revienne aussi à de meilleurs sentiments ?

Roland TSAPI

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