Cameroun/France : Macron a-t-il raison sur le Cameroun

Une déclaration du président français en réponse à l’interpellation d’un activiste Abdoulaye Thiam est jugée arrogante par une certaine opinion, mais c’est sans compter avec les accords qui lient les deux Etats et qui fait de l’un le patron de l’autre

écouter l’éditorial

Le président français Emmanuel Macron a-t-il eu tort de  tenir le 22 février 2020 au Salon de l’agriculture Paris,  des propos selon lesquels il a une influence sur les décisions prises au Cameroun par le président Paul Biya ? Au regard de certains faits contemporains et historiques, la réponse est sans conteste non. Et ceux qui se pressent de condamner, et parfois avec des mots très violents, oublient ou ne connaissent  pas la nature des relations qui lient les deux Etats comme nous l’indiquions dans l’éditorial du 26 février 2020, et cela dure  depuis que le Cameroun avait été placé en 1919 sous la tutelle de la France après la première guerre mondiale.

Déjà, sur le plan contemporain, l’on a remarqué qu’en dehors de certaines réactions des personnes dont l’objectif est de faire les yeux doux au pouvoir, le Gouvernement lui-même est resté très mesuré dans ses sorties. Le ministre de la communication Emmanuel René Sadi avait déjà fait un communiqué de 8 pages le 23 février 2020 pour dénoncer l’attitude de l’activiste qui avait interpellé Emmanuel Macron, sans  reprocher quoi que ce soit au président français lui-même, un autre communiqué du Secrétaire général à la présidence de la république le 24 février, exaltait plutôt les relations entre les deux pays amis. Si donc officiellement, le Gouvernement ne condamne pas Emmanuel Macron, c’est qu’il était dans son droit. D’ailleurs, de toutes les réactions connues jusqu’ici, aucune ne dit que ces propos  étaient faux, les défenseurs du régime lui reprochent plutôt de les avoir tenus en public.

Accords secrets

Si le président français n’a pas tort, c’est qu’il a raison bien évidemment, et cette raison a un fondement, qui n’est autre que la France-Afrique, ce terme utilisé pour désigner les accords secrets imposés par la France à ses colonies avant de leur octroyer l’indépendance. Des accords qui malgré les apparences, restent solides et en vigueur, et doivent le rester. En 2018, après l’élection présidentielle du 07 octobre, le président Emmanuel Macron avait félicité Paul Biya pour sa victoire. Ces félicitations ont été vertement critiquées par  une partie de la classe politique et de la presse française. Dans une tribune intitulé « Au Cameroun, la diplomatie française défend les intérêts d’une élite prédatrice » publié dans le journal Le Monde,Marie-Emmanuelle Pommerolle, maîtresse de conférences en science politique à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne et chercheuse à l’Institut des mondes africains, ne s’est pas montrée tendre envers le président français : « la politique africaine de la France a beau se moderniser, l’histoire de la France en Afrique centrale, et au Cameroun en particulier, continue de hanter les relations entre ces deux pays et leurs citoyens. La répression du mouvement nationaliste – dont la mémoire n’a jamais été soldée –, le soutien au régime alors qu’il était menacé par l’opposition en 1992, le silence face aux divers épisodes de répression (en 2008, par exemple, mais aussi vis-à-vis des leaders anglophones enfermés depuis dix mois sans avoir vu leurs avocats) attestent auprès de nombreux Camerounais du soutien jamais démenti de la France à un régime désormais honni par beaucoup. Les vieux réflexes de la Françafrique se transmettraient-ils donc de génération de diplomates en génération de diplomates ? »

Souveraineté de façade

Face à ce genre de reproches faites aux autorités françaises, elles répondent le plus souvent, juste pour entretenir la galerie que le Cameroun est un pays souverain. En octobre 2019, Christophe Guilhou, ambassadeur de France au Cameroun, dans un entretien sur Canal 2 international, repris par le site internet actucameroun.com, déclarait : «Vous êtes un pays souverain. Vous savez ce dont vous avez besoin. Vous connaissez vos disponibilités. Vous savez comment vous voulez vous développer. Et en fonction de cela, vous faites appel ou non à des entreprises françaises. Vous pouvez aussi décider que vous n’avez pas besoin d’entreprises. Que vous allez vous développer en investissant vous-mêmes. Vous pouvez aussi décider que vous êtes autarciques. Personne ne vous critiquera. Vous pouvez décider aussi que vous ne voulez pas d’entreprises françaises». Mais peut-on se fier à ces déclarations purement diplomatiques, quand l’on sait que le Cameroun a toujours les mains liées devant la France ?

Il convient en effet de rappeler que  4 jours avant ce qui a été appelé indépendance du Cameroun oriental, le président Ahidjo avait signé avec la France un accord secret en 11 points, et la signature de cet accord était la condition pour que la France permette que le discours du 1er janvier 1960 parlant de l’indépendance soit prononcé. Le point 4 de ces accords dit : « Priorité aux intérêts et aux entreprises françaises dans les marchés publics et appels d’offre publics. » En clair, dans les marchés publics, les entreprises françaises ont la priorité sur l’attribution, même si le Cameroun peut obtenir un meilleur rapport qualité-prix ailleurs.

Le troisième point de ce document accorde le droit de premier refus sur toute ressource brute ou naturelle découverte dans le pays. Autrement dit, la France a le premier droit d’achat des ressources naturelles de la terre de ses ex-colonies. Ce n’est qu’après que la France ait dit: « Je ne suis pas intéressé », que le Cameroun est autorisé à chercher d’autres partenaires. Sur ce registre, le Cameroun  renferme des  ressources forestières considérables. Sa couverture est de 22  millions d’hectares de forêt dense, et on y retrouve aussi en bonne place le  fer, le manganèse, le cobalt et le chrome indispensable pour les  alliages aéronautiques. 

Signes de désobéissance

Mais il n’est pas  superflu de rappeler qu’en matière de respect de ces accords, le Cameroun, ou plutôt Paul Biya  a fait preuve d’indiscipline ces dernières années. Non seulement beaucoup de grand travaux ont été attribués ou confirmés aux entreprises autres que françaises, non seulement les concessions d’exploitations minières sont de plus en accordées à d’autres partenaires, mais en plus la vache à lait que constituait le terminal à conteneur du port autonome de Douala a été retirée à une entreprise française fin 2019. Certes,  la France garde le monopole dans plusieurs autres domaines, mais il est évident que le meilleur élève commence à faire preuve de délinquance et il faut arrêter cela, parce qu’il faut garder les intérêts français saufs.

Les propos de Macron, jugés irrévérencieux par certains mais tolérés par le pouvoir sont dès lors compréhensibles.  Yaoundé veut rester prudent, mais tout porte à croire que le pouvoir en place incarné par Paul Biya ne rentre plus dans les calculs de l’Elysée. Sauf que  Paris tient en même temps à ses intérêts et aux accords secrets.  S’il désavoue donc Paul Biya, c’est qu’il s’est déjà assuré de celui qui va le remplacer et poursuivre l’œuvre, celle de garantir ses intérêts. Qui est-ce, on ne saurait le dire pour l’instant, toujours est- il que les camerounais devraient rester prudents, car la France est bien capable de déshabiller Paul… pour habiller Pierre.

Roland TSAPI

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