Cameroun-France : l’impossible bilan de la guerre d’indépendance

Des milliers de Camerounais ont été exterminés dans la lutte pour l’indépendance. Le nombre de victimes reste inconnu, les archives ont par a suite été emportés et classés top secret en France. Le flou qui persiste autour des opérations militaires ne permet pas toujours de demander réparation, encore moins de favoriser la réconciliation d’un peuple meurtri

Lors de sa visite effectuée au Cameroun le 25 juillet 2022, le président français Emmanuel Macron a évoqué l’ouverture des archives pour que lumière continue d’être faite sur le bilan des opérations militaires au Cameroun, au cours des années de lutte pour l’indépendance. Le peuple camerounais a en effet été victime d’une double tragédie avec la France : après la défaite de l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, les Nations unis sollicitent la France et la Grande Bretagne pour être les gardiens du territoire camerounais qui est divisé en deux à cet effet. Pendant que de son côté, la Grande Bretagne s’appuyait sur les autorités traditionnelles pour administrer son territoire, la France pour sa part s’est mise à soumettre plutôt ces chefs traditionnels, remplaçant par toutes les manières possibles ceux qui résistaient. Plus, quand les populations se sont mises à parler d’indépendance, la France leur a mené une guerre impitoyable et a par la suite emporté chez elle les archives, c’est-à-dire les écrits et les images qui pouvaient permettre de savoir ce qui s’est passé. Michel Debré, Premier ministre français du 8 janvier 1959 à avril 1962 écrit dans ses mémoires : « L’intervention militaire de la France au Cameroun est peu connue. L’attention des journalistes n’a pas été attirée sur la décision que j’ai prise et son exécution qui se prolonge pendant plusieurs mois. Jusqu’à présent, les historiens ont fait preuve de la même discrétion. Cet oubli est sans doute dû au fait que cette intervention militaire s’est terminée par un succès. » Par succès il faut entendre une extermination en masse des populations.Et l’intention de départ était donc de cacher la vérité, et les manuels scolaires camerounais ont par la suite été conçus en prenant soin de ne pas y évoquer les pages de l’histoire. En 2022 encore, il faut compter sur la bonne volonté des officiels français pour connaître la vérité sur le bilan humain de ces opérations militaires dont parle Michel Debré.     

Le nombre exact de morts a été difficile à calculer, écrit l’ambassadeur britannique à Yaoundé en 1964, parce qu’avant l’indépendance dit-il, “l’armée française a fréquemment brûlé, ou détruit d’une autre manière, des villages entiers, qui étaient gravement infestés de terroristes”, ce qui a eu pour résultat de “tuer un nombre inconnu de civils non terroristes”. De la même façon, après l’indépendance, “les Forces armées camerounaises […] ont tué par mégarde [inadvertently] un nombre inconnu de civils” et, tout au long du conflit, “il s’est fréquemment révélé impossible de déterminer si la personne tuée était un terroriste […] ou un badaud innocent”. »

Bilan

Des têtes coupées et exposés

En attendant, beaucoup d’historiens se sont déjà essayés sur ce chemin sinueux et opaque de la recherche des documents pouvant donner une idée de ce qui s’est réellement passé. Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, dans Kamerun, une guerre cachée aux origines de la francafrique affirment, à la suite des documents et des témoignages vivants auxquels ils ont pu avoir accès, qu’à leur connaissance, la seule tentative de synthèse générale effectuée par des autorités officielles, en ce qui concerne tout du moins les victimes civiles répertoriées pour la phase la plus intensive de la campagne militaire franco-camerounaise, est celle qu’a retrouvée la chercheuse américaine Meredith Terretta. Outre qu’elle a été réalisée à chaud, cette synthèse a l’avantage d’émaner du Foreign Office britannique, observateur privilégié des événements – puisque le Royaume-Uni partageait avec la France, depuis la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’aux indépendances, la tutelle sur l’ancien Kamerun allemand – sans avoir pour autant participé directement à la répression des « troubles », qui se sont presque intégralement déroulés dans la partie francophone du pays. « Les archives britanniques évoquent, pour la période allant de 1956 à juin 1964, de 61 300 à 76 300 civils tués sur une population totale estimée à 3 millions de personnes, écrit Meredith Terretta. 80 % de ces pertes ont été occasionnées dans la région Bamiléké sous administration française. Le nombre exact de morts a été difficile à calculer, écrit l’ambassadeur britannique à Yaoundé en 1964, parce qu’avant l’indépendance dit-il, “l’armée française a fréquemment brûlé, ou détruit d’une autre manière, des villages entiers, qui étaient gravement infestés de terroristes”, ce qui a eu pour résultat de “tuer un nombre inconnu de civils non terroristes”. De la même façon, après l’indépendance, “les Forces armées camerounaises […] ont tué par mégarde [inadvertently] un nombre inconnu de civils” et, tout au long du conflit, “il s’est fréquemment révélé impossible de déterminer si la personne tuée était un terroriste […] ou un badaud innocent”. »

Quoi qu’il en soit, la restitution de l‘histoire du Cameroun ne devrait pas se limiter à la consultation des archives dont parlent les présidents français comme un lot de consolation, du reste écrits par le bourreau et donc susceptibles d’être tronqués. Le gouvernement devrait, à côté de ces archives, faire un appel à témoins pour recueillir toutes les informations encore cachées ou retenues par des témoins vivants, qui ne se sont pas encore remis du traumatisme des têtes coupées et exposées sur la place publique. La réconciliation du peuple passera aussi par là

Recherches poussées

Militaires français et camerounais

Les auteurs du livre remarquent d’abord que les chiffres mentionnés par l’ambassadeur britannique notamment, sont assez éloquents – d’autant qu’ils ne concernent que les pertes « civiles » et sont, de son propre aveu vraisemblablement minorés – pour qu’on s’interroge en profondeur non seulement sur le silence terrible qui a régné à l’époque des événements, celui dont parlent Jean Lamberton comme André Blanchet, mais également sur ce silence qui perdure. Ensuite, disent-ils, les chiffres doivent encore être pris avec  extrême prudence, et des recherches précises doivent être poussées, en s’appuyant sur des études démographiques fiables et prenant en compte de multiples facteurs : les victimes indirectes, les perturbations différées sur les pyramides des âges, les migrations internes et externes provoquées par la brutalité des combats, etc. Des  données qui pourront permettre d’interpréter ces propos de Jean Lamberton lorsque, parlant de la région « Bamiléké », il affirme dès 1959 qu’elle a d’ores et déjà « été dépeuplée à 50 % » Le général Briand quant à lui reconnaissait  « un peu plus » de 20 000 morts pour l’année 1960 seulement, tout en précisant que  « ce chiffre [était] à rapprocher de l’expansion démographique estimée annuellement entre 22 000 et 25 000 personnes. » Quoi qu’il en soit, la restitution de l‘histoire du Cameroun ne devrait pas se limiter à la consultation des archives dont parlent les présidents français comme un lot de consolation, du reste écrits par le bourreau et donc susceptibles d’être tronqués. Le gouvernement devrait, à côté de ces archives, faire un appel à témoins pour recueillir toutes les informations encore cachées ou retenues par des témoins vivants, qui ne se sont pas encore remis du traumatisme des têtes coupées et exposées sur la place publique. La réconciliation du peuple passera aussi par là

Roland TSAPI

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