Cameroun/France : l’élève et le maître

La relation entre la France et ses anciennes colonies reste encore et toujours celle de dominant à dominé, et la vérité éclate désormais au grand jour

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Le 4 octobre 2019 prenait fin à Yaoundé, la capitale politique du Cameroun, les travaux du grand dialogue national, commencés 5 jours plus tôt, le 31 septembre. Avant la tenue de ce dialogue réclamé pour trouver une solution aux crises anglophones et post-électorales, des voies s’étaient élevées lors des consultations préliminaires conduites par le Premier ministre Joseph Dion Nguté  pour indiquer certaines conditions qu’il était judicieux pour le Pouvoir de remplir afin de donner du sens à la rencontre, parmi lesquelles la libération de tous les prisonniers détenues en rapport avec la crise anglophone et la crise post-électorale. Des préalables tous ignorés, comme s’il ne rentrait pas dans la logique du régime de Yaoundé de décrisper l’atmosphère, comme si le but du dialogue était, se redonner une légitimité et continuer.

Libérations surprises

Curieusement et contre toute attente, alors même que dans les grandes recommandations faites par les huit commissions et lues par le rapporteur général à la clôture des travaux, aucune allusion n’avait été faite à la libération des détenus, le secrétariat général à la présidence de la république annonçait ce 4 octobre la décision du président Paul Biya de libérer 333 détenus dans le cadre de la crise anglophone. L’on n’avait pas fini d’en parler, que le lendemain 5 octobre 2019, un autre communiqué de la même source parlait cette fois de la libération de certains leaders politiques, et Maurice Kamto et ses soutiens politiques étaient libres quelques heures après.

Le pourquoi de ces libérations après le dialogue plutôt qu’avant, était resté sans réponse.  Et c’est le président français Emmanuel Macron qui a donnée le 22 février 2020 des clés de compréhension. Interpellé par un activiste lors  de l’inauguration du Salon de l’agriculture à Paris, Emmanuel Macron a déclaré, parlant de ce qu’il fait pour ce qui se passe au Cameroun et de ses entretiens avec Paul Biya « j’avais dit, je ne veux pas qu’on se voie à Lyon tant que Kamto n’est pas libéré, et il a été libéré, parce qu’on a mis la pression». L’on se rappelle en effet que trois jours après la remise en liberté du président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun et ses soutiens politiques, le président Paul Biya s’était envolé le 8 octobre 2019 pour Lyon en France, où il devait participer au 5eme sommet sur la reconstruction des ressources du fonds mondial de la lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme.

Libérations contre visa

La sortie du Président français permet donc d’avoir une meilleure compréhension du scénario d’un film qui s’est joué pendant ces jours, avec les acteurs principaux à l’Elysée et à Etoudi. Le locataire d’Etoudi manifeste son intention d’aller à  Lyon, celui de l’Elysée rétorque qu’il n’y aura pas d’autorisation de fouler son territoire  sans la libération des prisonniers politiques au Cameroun. Sous cette pression, 333 prisonniers de la crise anglophone sont mis en liberté vendredi 4 octobre, mais  l’Elysée reprécise ses exigences : «  je veux Maurice Kamto », d’où la signature d’un deuxième communiqué en l’espace de 24 heures, avec pourtant le même objet, la libération des détenus. Ce qui pouvait bien se faire dans un seul communiqué si l’initiative émanait de Yaoundé. Au sortir de l’entretien avec Emmanuel Macron à l’occasion de ce voyage à Lyon, le président Paul Biya avait d’ailleurs déclaré devant les micros qu’il avait rendu compte du déroulement du grand débat au Cameroun.

Dans un communiqué rendu public le 23 février 2020 au soir, en réaction à cette sortie du président français, le gouvernement camerounais, par la voix du ministre de la Communication Emmanuel René Sadi a plutôt confirmé avec ses mots à lui,  ces dires du président français : « accéder à des sollicitations émanant d’amis anciens et sûrs n’est nullement céder à la pression » écrit-il, comme pour dire que l’ordre était venu de Paris mais ce n’était pas une pression, mais plutôt une sollicitation. Juste une question de sémantique, comme le disait en 1991 un autre ministre de la Communication Augustin Kontchou Kouomegni.

La continuité de l’impérialisme

Les événements du 22 février 2020  Paris, et la réaction du gouvernement, nous ramène encore à une réalité, celle de la dialectique du maître et de l’esclave. Ils sont non pas seulement une preuve que les dirigeants continuent de prendre les ordres ailleurs, mais une fois de plus la preuve que tous les cris de douleur que poussent les Camerounais chaque jour laissent le président Paul Biya de marbre. Toutes les incohérences de la justice, dans une affaire où des Camerounais sont interpellés sans aucune règle de procédure, où la justice est galvaudée au quotidien, dans un pays où les abus sont dénoncés à toutes les occasions, le président ne peut s’arrêter un instant pour regarder en profondeur les plaintes, lui qui ne se gêne même jamais pour descendre sur le terrain et palper du doigt les réalités. Il faut attendre la pression ou les sollicitations (c’est selon) de la France ou de tout autre pays pour lever le petit doigt.

De là à comprendre pourquoi les problèmes camerounais s’enlisent, malgré des milliers de mesures prises. Des mesures d’ailleurs superficielles, toujours en inadéquation avec les problèmes posés. Pourquoi par exemple, des personnes arrêtées dès les premières heures de la crise anglophone juste pour avoir marché, croupissent encore en prison, alors que d’autres, qui avouent avoir tué des personnes, brûlé les édifices publiques, bénéficient des faveurs du gouvernement qui leur accordent même des traitements princiers dans le cadre du programme de désarmement, démobilisation et réintégration ? Tout laisse ainsi croire que des mesures de libération prises jusqu’ici n’étaient pas dictées par une volonté réelle de décrisper l’atmosphère, mais étaient plutôt des « sollicitations émanant d’amis anciens et sûrs ». Il est donc logique qu’elles ne soient pas souvent cohérentes.  Vivement que les gouvernants fassent montre de la souveraineté qu’ils réclament à cor et à cri, et trouvent des solutions camerounaises  aux problèmes camerounais, et non plus des réponses venues d’ailleurs, que ce soit en cédant à la pression d’un maître, ou en accédant « aux sollicitations émanant d’amis anciens et sûrs

Roland TSAPI

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