Cameroun : de la subversion à l’ordre public

Pour consolider son pouvoir, l’ancien président Ahmadou avait édicté une ordonnance contre la subversion pour museler toute opposition. Ordonnance qui après lui a été diluée dans l’ »ordre public », pour les mêmes objectifs

La subversion, c’est un terme qui a rythmé la vie au Cameroun aux premières heures de l’indépendance du Cameroun oriental. Les uns et les autres se souviennent qu’à l’époque le nom du président de la république ne pouvait pas être prononcé n’importe comment et n’importe où. Dans un lieu public, si quelqu’un faisait l’erreur de prononcer ce nom, le vide se faisait immédiatement autour de lui, parce que personne ne voulait que l’on dise après qu’il était là. La terreur planait dans l’air, on dirait que même le simple fait d’entendre ce nom mettait une vie en danger. Le président Ahmadou Ahidjo avait en effet, bénéficiant des pleins pouvoirs dont il disposait depuis le 1er octobre 1961, signé l’ordonnance n°62/OF/18 du 12 mars 1962 portant répression de la subversion : « Article 1-Quiconque aura, par quelque moyen que ce soit, incité à résister à l’application des lois décrets, règlements ou ordre de l’autorité publique, sera puni d’un emprisonnement de trois mois à trois ans et d’une amende de 100.000 à 1.000.000 de francs ou de l’une de ces deux peines seulement. Art. 2 – Quiconque aura, par quelque moyen que ce soit, porté atteinte au respect dû aux autorités publiques ou incité à la haine contre le Gouvernement de la République Fédérale ou des Etats Fédérés ou participé à une entreprise de subversion dirigée contre les autorités et les lois de ladite République ou des États Fédérés, ou encouragé cette subversion sera puni d’un emprisonnement de 1 à 5 ans et d’une amende de 200.000 à 2 millions de francs ou de l’une de ces deux peines seulement, sans préjudice, s’il y a lieu des peines plus fortes prévues par les lois et décrets en vigueur. Art. 3 – Quiconque aura soit émis ou propagé des bruits, nouvelles ou rumeurs mensongers, soit assorti de commentaires tendancieux des nouvelles exactes, lorsque ces bruits, nouvelles, rumeurs ou commentaires sont susceptibles de nuire aux autorités publiques sera puni des peines prévues à l’art.2 » Autrement dit, personne ne devait être en désaccord avec le pouvoir et les autorités, tout ce qu’il faisaient ou disaient était bon et vrai, et quiconque devait manifester un quelconque désaccord avec le pouvoir, sous quelque forme que ce soit, devait être considéré par ce même pouvoir comme « subversif » et puni comme tel.

Liberté réduite à néant

De Ahidjo….

Cette ordonnance réduisait à néant les bribes de libertés publiques qui subsistaient au Cameroun, et permettait désormais de museler et neutraliser toute opposition, d’où qu’elle vienne. Et dans le fond, elle rendait plutôt légale une répression qui se faisait déjà dans l’illégalité. Ce que l’ambassadeur de France à Yaoundé, Jean-Pierre Bénard, résume ainsi quelques jours plus tard : « Le président a donné un caractère total à la lutte contre les agents de la subversion et contre tous ceux qui pourraient ne pas épouser pleinement les thèses du régime. » De son côté, le juge militaire détaché de la gendarmerie au début des années 1960, le colonel à la retraite Paul-Théodore Ndjock en faisait ce commentaire le 5 mars 2008 : « Subversion, c’est un mot de politiciens ! Allez leur demander ce que c’est ! Si un sous-préfet ne vous aime pas, il dit : “Pfff… il est subversif celui-là !” Si vous vous rencontrez sur une fille dehors, il vous taxe de subversif ! » En dehors de la terreur semée au sein de la population,  les premières victimes de l’ordonnance « antisubversive » sont les quatre principaux « opposants légaux » du Cameroun oriental : l’ancien Premier ministre André-Marie Mbida, l’ancien ministre des Affaires étrangères Charles Okala, le chef du parti travailliste camerounais Marcel Bebey-Eyidi et le président du groupe parlementaire de l’UPC légale Théodore Mayi-Matip. D’après Thomas Deltombe et Cie, dans un dernier sursaut d’orgueil, les quatre hommes, tous originaires du sud du Cameroun et escomptant le soutien des milieux chrétiens, tentent en effet de constituer, en juin 1962, un « front national unifié » pour contrer l’hégémonie de l’Union camerounaise. Accompagnant cette démarche, ils signent en commun un texte de protestation contre la dérive fascisante du régime Ahidjo en général et contre l’ordonnance sur la « répression de la subversion » en particulier.

Répression légale

…à Biya, même méthode

Ils tombent immédiatement sous le coup de cette de l’Ordonnance. Arrêtés, accusés de détenir des armes et d’avoir fomenté un complot avec l’aide de puissances étrangères, ils sont condamnés à trois ans de prison et à 250 000 francs CFA d’amende chacun. L’affaire provoque quelques remous. Mais les protestations étrangères, solitaires, timides et, en réalité, strictement formelles, s’évanouissent rapidement. À l’intérieur du Cameroun aussi, les protestations sont également balayées. Cela d’autant plus facilement qu’elles sont étouffées par un bruyant manifeste signé par les « plus hauts fonctionnaires de l’administration centrale, issus des universités et des écoles françaises » réclamant l’instauration d’un « parti unique ». Quant au procès en appel de ceux qu’Ahidjo qualifie en juin 1962 de « quarteron d’hommes politiques dépassés » et de « politicards ambitieux » il se fait sans magistrat ni avocat, (le défenseur des accusés, Me Pierre Stibbe, n’ayant pas obtenu de visa), et surtout  sans les accusés eux-mêmes, qui purgent déjà leur peine, laquelle sera, sans surprise, confirmée, les maintenant dans les obscurs camps d’internement du Nord-Cameroun.  

Cette ordonnance a été abrogée par la loi n°90/046 du 19 décembre 1990, mais la subversion a été subtilement remplacée dans les lois par le mot « ordre public », prétexte légal, tout comme le mot subversion, pour museler toute opposition au régime. Il n’y a qu’à voir le nombre de prisonniers politiques et d’opinion dans les geôles camerounaises, il n’y a qu’à voir l’énergie mise pour réprimer toute manifestation de rue, pour comprendre que le régime s’est simplement perpétué, et qu’entre « subversion » et « ordre public », ce n’est qu’une question de sémantique, et d’époque.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code