Budget public : gabegie sous fond de dettes

Alors que le pays a atteint un niveau d’endettement qui présage une dégradation inquiétante du pouvoir d’achat, les dépenses de complaisance sont au quotidien ordonnées au sommet de l’Etat

Louis Paul Motaze, ministre des Finances

D’après la note de conjoncture mensuelle de la dette publique du Cameroun numéro 03/22 du mois de mars 2022, rendue publique le 28 avril 2022 par la Commission nationale de la dette publique de la Caisse nationale d’amortissement du Cameroun, le premier trimestre 2022 s’est clôturé avec un encours de la dette du secteur public camerounais s’élevant à 11 456 milliards de FCFA et représente 45% du PIB. Ce stock est en augmentation de 0,8% par rapport au trimestre précédent et de 7,4% en glissement annuel. Il se compose à 92,5% de dette directe de l’Administration Centrale ; et 7,4% de dette des Entreprises Publiques. Dans les détails, l’encours de la dette directe de l’Administration Centrale à fin mars 2022 avoisine 10 593 milliards de FCFA, soit 41,6% du PIB, avec une augmentation de 1,0% par rapport au trimestre précédent et de 8,2% en glissement annuel. 72,1% de cette dette est issue des créanciers extérieurs, soit 7 626 milliards, et 27,9% de dette, soit environ 2 955 milliards  provenant des bailleurs domestiques, y compris les restes à payer de plus de 3 mois. Quant à la dette directe des Etablissements et Entreprises Publics à fin mars 2022, elle est estimée à 860 milliards de FCFA, dont 455 milliards soit 53,4% dû aux créanciers extérieurs et 395 milliards soit 46,6% aux partenaires intérieurs. La note explique qu’il est « entendu par dette publique, l’ensemble des passifs de l’Etat sous forme de dette. Un instrument de dette est défini comme une créance financière, obligeant le débiteur à effectuer en faveur du créancier un paiement ou des paiements d’intérêts ou de principal à une date ou à des dates futures. Pour l’instant, cette dette publique est principalement limitée à celle de l’Administration Centrale et des Entreprises et Etablissements Publics. Les travaux de recensement et d’évaluation de la dette des Collectivités Territoriales Décentralisées sont en cours. Conformément aux bonnes pratiques, un suivi des passifs conditionnels est désormais effectué portant sur la dette garantie par l’Administration Centrale et les Partenariats Publics Privés qui peuvent impacter la dette publique sous certaines conditions. » le document avise également que l’impact de la crise en cours pourrait atténuer les perspectives de croissance et augmenter le déficit budgétaire et conséquemment le besoin d’endettement du Cameroun projeté par le Fonds Monétaire International et les autorités camerounaises dans le cadre du suivi de programme économique en cours et divers entretiens qui se sont tenus lors des réunions du printemps avec le FMI et la Banque Mondiale dont la délégation du Cameroun était conduite par le ministre des Finances  Louis Paul Motaze et le ministre de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire, Alamine Ousmane Mey, par ailleurs Président et vice-Président du Comité Nationale de la dette publique respectivement. »

Et c’est la deuxième fois que le FMI vient nous saisir. La première fois, ce fut en 1987, …le FMI était venu et avait saisi les entreprises publiques qu’il avait vendues aux enchères : SONEL, SNEC, HEVECAM et toute les autres,  afin de dégager les ressources et payer la dette du Cameroun. Et comme cela ne suffisait pas, le FMI avait dû saisir une partie du budget, d’où une baisse drastique des salaires, la compression des effectifs de l‘administration publique, l’abandon des subventions, etc.

Signaux de détresse

A ces signaux de détresses lancées par l’institution autorisée, s’ajoutent des analyses économiques de plusieurs compatriotes camerounais. Dans une récente publication, Dieudonné Essomba conclut que pour ce qui est de la réalisation du budget, « les pieds du Cameroun ne touchent plus la terre. »  Il explique que « nous sommes rendus à la fin d’avril  et le budget du Cameroun n’a encore connu aucun début de réalisation. Les gestionnaires des crédits se rongent les ongles d’impatience, angoissés et inquiets, ne sachant que faire …Il n‘y a pas d’argent ! Ou plus exactement, le Fmi a saisi notre budget  et doit d’abord payer nos créanciers, avant de nous laisser le reste. En réalité, le budget du Cameroun qui ne se réalisait que de mars à novembre va désormais se réaliser de mai à août, soit seulement 3 mois d‘activité. Pour le reste du temps, les ressources budgétaires sont contrôlées par le Fmi, le terrible huissier de justice  qui frappe les mauvais payeurs au niveau des pays.  Et devant un huissier de justice commissaire-priseur, accompagné de gendarmes armés, on ne regimbe pas, on obtempère, un point c’est tout ! » Pour une compréhension de tous, l’économiste simplifie son analyse : « Pour ceux qui s’interrogent, la situation est la suivante : le Cameroun doit l‘argent aux étrangers qu’il est incapable de payer. Le FMI, qui est l’huissier de justice, est venu pour nous obliger à rembourser, que cela nous plaise ou non. Et c’est la deuxième fois que le FMI vient nous saisir. La première fois, ce fut en 1987, …le FMI était venu et avait saisi les entreprises publiques qu’il avait vendues aux enchères : SONEL, SNEC, HEVECAM et toute les autres,  afin de dégager les ressources et payer la dette du Cameroun. Et comme cela ne suffisait pas, le FMI avait dû saisir une partie du budget, d’où une baisse drastique des salaires, la compression des effectifs de l‘administration publique, l’abandon des subventions, etc. Cela  a duré 20 ans, de 1987 à 2006. Et maintenant, rebelotte ! Comment a-t-on pu, en moins de 15 ans, commettre les mêmes erreurs pour retomber dans la même situation ? Sinon, dans une situation pire ! Car, le Cameroun actuel n’ayant plus d’entreprise vendable, le FMI a directement saisi le budget. Il n’y a donc plus rien d’autre  faire que de prier Dieu pour que les prochaines baisses de salaires restent dans des proportions humaines. »

Que dire des sommes dépensées pour faire venir en classe affaires des blogueuses d’État à la veille de la Coupe d’Afrique des nations 2021, ou de l’utilisation de la fameuse ligne 94 du budget de l’Etat ? Une véritable gabegie au sommet, dans un pays qui ploie sous le poids des dettes. De quoi se demander si le Cameroun n’est pas géré par des étrangers.

Gabegie

Ferdinand Ngoh Ngoh, SgPr: il faut aider les églises malgré les dettes

Face à ces signaux de détresse envoyés par la Caisse autonome d’amortissement, et les analyses des économistes, que fait le gouvernement ? A côté des discours politiques qui se veulent rassurants, les actes au quotidien inquiètent. Dans les réseaux sociaux circulent une note du Secrétaire général à la présidence de la république Ferdinand Ngoh Ngoh, adressée au ministre des Finances depuis le 27 octobre 2021, lui demandant, « sur très hautes instructions de monsieur le président de la république », de débloquer au profit de l’église presbytérienne du Cameroun la somme de 418 146 705 francs cfa pour le remboursement de ses dettes dans une microfinance et l’aménagement de son site. Cette note faisait suite à une demande en date du 14 septembre 2021, du pasteur secrétaire général de cette église qui demandait un appui du même montant au président de la république, tout en précisant que cet argent pourrait être versé dans son compte personnel, du moment où les comptes de l’église étaient saisis à cause des dettes. Que dire des sommes dépensées pour faire venir en classe affaires des blogueuses d’État à la veille de la Coupe d’Afrique des nations 2021, ou de l’utilisation de la fameuse ligne 94 du budget de l’Etat ? Une véritable gabegie au sommet, dans un pays qui ploie sous le poids des dettes. De quoi se demander si le Cameroun n’est pas géré par des étrangers. Dieudonné Essomba fait une fois de plus le constat : « Nous sommes maintenant devant la triste réalité d’une gouvernance fondée sur la tartufferie, l’esbroufe et l‘imposture. On ne peut indéfiniment jouer au petit malin avec la réalité économique : elle finit par vous rattraper. »

Roland TSAPI

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