Blé : la non nécessaire dépendance

Des techniques locales auraient permis depuis des lustres de développer une farine locale, sans avoir à dépendre de l’étranger pour avoir du pain, dont les camerounais pouvais par ailleurs se passer

 Selon les chiffres du ministère camerounais de l’Economie, du Plan et de l’Aménagement du territoire, pour l’année 2021, l’Etat du Cameroun a dépensé plus de 180 milliards de francs cfa pour l’importation du blé, soit une hausse de 30% en valeur et de 12 % en quantité par rapport à l’année 2020. Il est devenu anodin dans les discours des gouvernants, d’avancer ces montants d’argent dont le Cameroun se déleste chaque année pour acheter telle ou telle denrée à l’étranger, des sommes faramineuses parfois présentées comme un exploit pour le gouvernement. Ce qui passe souvent inaperçu, c’est que cet argent dépensé par le Cameroun est encaissé par un autre pays, ou plus simplement, il va nourrir les producteurs de cette denrée ailleurs, les mêmes producteurs qu’on trouve au Cameroun. Pour ce qui est du blé particulièrement, il importe une fois de plus de s’interroger sur la nécessité de cette dépense. Le Cameroun est-il obligé d’importer le blé, la réponse est non. Des ingénieurs agronomes, des acteurs de la société civile ont démontré que le Cameroun pouvait être autonome quant à la production de cette céréale. Les politiques mises sur pied dans ce sens ont échoué, ou plutôt des hommes ont fait échec à ces politiques. L’autre question est, le Cameroun est-il obligé d’utiliser le blé, la réponse est encore non, au regard de l’histoire des habitudes de consommation camerounaises. Pourquoi alors le Cameroun doit perdre autant d’argent chaque année pour une céréale dont les populations peuvent se passer d’abord, et ensuite qu’elles peuvent produire elles-mêmes  en cas d’extrême nécessité ?

Le pain a réussi à reléguer au second plan les mets locaux. Maman a laissé les mets qu’elle composait elle-même pour l’enfant le matin, y mettant des ingrédients naturels qu’elle maîtrisait et connaissait les vertus, pour dépendre désormais du pain.

Colonisation

La réponse à ces questions amène à constater que la dépendance à cette céréale est une fois de plus la conséquence du déni de soi-même et de l’abandon de nos valeurs, pour dépendre du colon qui n’est là que pour se faire du « blé ». La farine de cette céréale sert essentiellement à fabriquer du pain ou des beignets, pour ce qui est de la grande consommation. Et la consommation du pain est un besoin artificiel créé par la colonisation. A l’origine, le pain était un produit de luxe, réservé aux expatriés pour leur petit déjeuner, mais il s’est rapidement démocratisé pour devenir un produit de masse. Les premières boulangeries installées au Cameroun, qui fabriquaient du pain pour les expatriés et la haute classe de la société, ont alors varié les gammes pour satisfaire les « indigènes » qui voulaient prendre le petit déjeuner comme le blanc civilisé, abandonnant progressivement les bâtons de manioc ou autres menu local du matin, parfois le reste de la nourriture de la veille juste réchauffée. Le pain a alors envahi les tables, et il remplace désormais les mets d’arachide, de pistache ou le gâteau de maïs dans les sacs des écoliers. Le pain a réussi à reléguer au second plan les mets locaux. Maman a laissé les mets qu’elle composait elle-même pour l’enfant le matin, y mettant des ingrédients naturels qu’elle maîtrisait et connaissait les vertus, pour dépendre désormais du pain. Que met-on dans ces baguettes après lesquels tout le monde court, dans quelles conditions sont-elles fabriquées, la levure qui sert à gonfler la farine, quels sont ses effets indésirables, sur le plan nutritionnel, une baguette de pain vaut-elle une boule de mets d’arachide, un morceau d’igname jaune glissé dans le sac de l’enfant pour son goûter ? Il n’y a pas de comparaison en réalité. Dans les zones reculés du pays où les populations ont conservé ces habitudes alimentaires, où on mange encore un plat de pomme pilé ou de couscous légume le matin, les habitants sont bien portant, moins fragile, avec des organismes qui ont développé une immunité naturelle, presque intouchables par ces maladies étranges que développent les populations en ville, où les types de cancer ne se comptent plus. Et pour mieux maintenir la dépendance des populations urbaines au pain, on en trouve de toutes les variétés dans les rayons : pain complet, pain au lait, sans sel, pain grillé et autre.

La Société de Développement pour la culture et la transformation du blé (Sodeble) est créée en 1975 à Wassande, faisant suite à une mission de développement de la culture du blé installée en 1973 dans l’Adamaoua.

Production locale

L’usine de la Sodéblé à Wassandé, à l’arrêt depuis des années

En son temps, le président Amadou Ahidjo avait compris que cette denrée envahissait le pays, mais y avait trouvé une opportunité. Si tout le monde veut manger du pain, alors on doit cultiver ce qui sert à le fabriquer. Il était pour lui question de réduire à leur plus simple expression les charges liées à l’importation du blé, céréale de base du pain,  charges qui pesaient de plus en plus sur le budget de l’Etat chaque année. De 10.000 tonnes à l’époque coloniale, les importations de farine de blé étaient passées à 60.000 tonnes au milieu des années 70. Plusieurs solutions lui furent proposées, il élimina celles qui maintenait le pays dans une dépendance à l’extérieure, comme l’installation de plusieurs minoteries pour la transformation du blé importé en farine, et opta pour une production locale du blé, après confirmation que cette plante pouvait s’épanouir avec le climat. La  Société de Développement pour la culture et la transformation du blé (Sodeble) est créée en 1975 à Wassande, faisant suite à une mission de développement de la culture du blé installée en 1973 dans l’Adamaoua. Ses attributions comprenaient l’expérimentation de la culture du blé, la production  la transformation avec l’installation d’une nouvelle minoterie à Ngaoundere et la commercialisation de la farine. Sa compétence s’étendait sur l’ensemble du territoire de la république. L’Iraf (Institut de Recherche Agronomique et Forestière) dépendant de l’Onarest (Office National de la Recherche Scientifique et Technique) avait placé auprès de cette société une cellule de recherche dont la mission prévoyait notamment la mise au point de variété de blé adaptées aux conditions de l’Adamaoua, la définition des techniques agronomiques,  la fertilisation, la recherche des plantes susceptibles d’entrer en rotation avec la culture du blé et d’assurer une bonne protection du sol contre l’érosion. Tout était bien partie pour que le pays y gagne sa souveraineté et devienne exportateur du blé, mais les colons n’avait pas dit leur dernier mot. Une culture locale du blé devait mettre leurs affaires en difficulté, et il n’était pas question qu’ils perdent leur blé, au propre comme au figuré.

A suivre

Roland TSAPI

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