Bien public : la privatisation à volonté des trottoirs et chaussées

La notion de bien public n’est désormais valable que quand l’autre doit en tenir compte. Certains commerçants dans les grandes villes l’ont oublié, et fait des chaussées leurs comptoirs indéboulonnables

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Le 26 mai 2021, les éléments de la force de l’ordre sont sortis en renfort, pour appuyer les agents de la mairie de Douala 2eme dans l’opération de déguerpissement de la chaussée à Nkololoun. Cet endroit, situé non loin du marché Central de Douala, est réputé être l’exemple type de l’envahissement de la chaussée par les commerçants. Ils sont installés en toute quiétude depuis des années, et pour eux il est tout naturel d’exposer ses marchandises au milieu de la chaussée, sur laquelle chacun se considère sur sa propriété, et connaît ses limites par rapport aux voisins. Le terre-plein est tout aussi envahi par des vendeurs, les vivres frais se disputent les espaces avec les vêtements de friperie. Les deux côtés de la chaussée sont ainsi touffus, et on est arrivé au point où les voitures et les engins roulant se retrouvent étrangers ici, quand ils s’y engagent, ils sont obligés de négocier le passage comme s’ils n’avaient pas à y être. Sur la chaussée, ce sont les commerçants qui font la loi. Cette situation est la même sur une zone de deux à trois kilomètres carré à la ronde. Le marché central fonctionne en effet comme un aimant qui a attiré autour de lui toute sorte de commerce, la zone se trouve être celle qui renferme la plus grande densité des marchés dans la ville de Douala : Nkololoun, marchés des femmes, marché Congo, marché des chèvres, qui tous occupent les chaussées. Pour le moins, la zone pourrait faire un échantillon de choix pour des recherches sociologiques sur le comportement animal de l’être humain.

Propriété privée/publique

Ce 26 mai 2021, les agents de la mairie essayaient ainsi une énième fois de rétablir l’ordre, et restaurer le bien public qui a été privatisé par les commerçants. D’après les reportages des journalistes, la descente de ce jour a commencé assez tôt le matin, quand pour une énième fois également, les comptoirs installés sur le rond-point dit Gazon ont été détruits, et l’opération se poursuivait ainsi le long de cette route-comptoir de Nkololoun. Mais au fur et à mesure que les agents de la mairie progressaient, les commerçants qui arrivaient pour leurs occupations quotidiennes se rendaient compte des destructions et gonflaient les rangs des mécontents. Le ton est monté avec l’augmentation de la foule, on en est arrivé au point où les forces de maintien de l’ordre, dont le nombre avait aussi augmenté entre temps, ont été obligées de faire usage des armes blanches et des jets d’eau pour contenir la situation.

Un regard plus détaché de ce spectacle laisse entrevoir une situation où un propriétaire de terrain est forcé de négocier avec un étranger pour qu’il libère son espace occupé sans autorisation, et est même obligé de recourir à la force. Le propriétaire ici c’est l’Etat, représenté par la mairie qui défend le bien public, ce qui appartient à tout le monde. On peut remarquer que les commerçants qui s’accrochent ainsi et luttent pour rester sur la chaussée, sont ceux-là même qui se retrouvent devant les tribunaux pour des litiges fonciers, parce qu’un voisin a empiété sur son terrain de 50 cm. Et cela nous ramène à la notion de bien public. L’une des multiples définitions de cette notion dit : « Un bien public répond à deux conditions ou critères : la non-rivalité et la non-exclusion. D’une part, la non-rivalité d’un bien signifie que sa consommation par un individu ne prive pas un autre individu de le consommer de la même manière. D’autre part, la non-exclusion désigne le fait qu’une personne ne peut en aucun cas être privée de consommer ce bien. Autrement dit, un bien public est un bien que chaque individu peut consommer. La consommation d’un bien public ne peut pas être individualisée, il est impossible d’en tarifer l’usage. La majorité des biens publics sont nécessaires au fonctionnement de la société.»

C’est pour l’Etat…

Et pour que le bien public reste public, personne ne doit s’en accaparer. Dans bien de situations courantes, certaines personnes justifient souvent leurs installations là où elles ne devraient pas être, par le fait que c’est pour l’Etat. En oubliant que c’est justement parce que c’est pour l’Etat qu’elles ne doivent pas se comporter comme si cela leur appartenait. La chaussée du marché Nkololoun, tout comme celle du Carrefour Pk 14 ou du marché Ndogpassi pour citer quelques exemples dans la ville de Douala, appartiennent à l’Etat, ce sont des biens publics, et personne n’a le droit d’empêcher un autre d’en jouir. Quand un commerçant s’installe sur la chaussée, il est en train de faire d’un bien public un bien privé, il est en train de prendre la chose de l’Etat au même titre que le fonctionnaire  qui détourne l’argent de l’Etat. Les deux sont tous condamnables comme le prévoit l’article 74 alinéa 2 du Code pénal camerounais « Est pénalement responsable celui qui volontairement commet les faits caractérisant les éléments constitutifs d’une infraction avec l’intention que ces faits aient pour conséquence la réalisation de l’infraction. » Donc, un commerçant installé sur la chaussé, qui à longueur de journée fait des commentaires sur le fonctionnaire emprisonné à Kondengui ou à New Bell parce qu’il a fait de l’argent de l’Etat son argent privé, est simplement en train de parler de son collègue, lui-même devrait y être parce qu’il s’est lui aussi accaparé de l’espace public pour faire ses activités privés. L’un n’est pas différent de l’autre, ce sont les circonstances qui changent. Autant le fonctionnaire ou le gestionnaire de la fortune publique ne doit pas confondre l’argent public à l’argent privé, autant le commerçant, et par extension chacun à son niveau, ne doit pas confondre la chose publique à une propriété privée. Si chacun avait respecté ce minimum, la mairie de Douala 2eme et toutes les autres mairies des grandes villes qui cherchent encore le courage de mener cette bataille, ne seraient pas en train de courir avec les commerçants. Toutes ces batailles ne sont que la résultante du non-respect de la chose publique, qui a été érigé en norme, au détriment de la citoyenneté.

Roland TSAPI

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