Barreau : les avocats à la croisée des chemins

La nouvelle équipe dirigeante à la tête de l’Ordre des avocats du Cameroun, est face à des défis majeurs. Entre la confiance à regagner auprès des justiciables et l’honorabilité du corps à reconquérir auprès des acteurs étatiques de la justice, le partie n’est pas gagnée d’avance.

Le Barreau du Cameroun s’est doté  d’une nouvelle instance dirigeante à l’issue de l’assemblée générale du 18 juin 2022. Me Mbah Eric Mbah tiendra les rênes comme bâtonnier pendant deux ans, tandis que l’assemblée générale sera présidée par Me Kless Yves Kouamou et Me Ernest Gbata, respectivement président et vice-président. Pour rappel, le Barreau est l’ordre professionnel qui regroupe les avocats et avocates d’un territoire. Il assure la représentation de l’Ordre en justice sur autorisation du Conseil de l’Ordre. Il a un rôle essentiel de conseil, de prévention, de conciliation et d’arbitrage lors de conflits entre avocats et clients, c’est par exemple à lui que doivent être adressées les contestations en matière d’honoraires. Chaque avocat pour exercer sa profession doit appartenir à un Barreau. Si au Cameroun il existe encore un seul Barreau, dans d’autres pays il y a autant de Barreaux que de Tribunaux de Grande Instance, et le Barreau a une mission d’ordre public, il est le garant de la compétence professionnelle et du respect de la déontologie de ses membres. Cette dernière mission constitue pour le barreau Camerounais le grand défi, du moment où de l’intégrité professionnelle de l’avocat, dépend aussi une justice saine, garante de l’équité sociale et préventive des conflits. Sur ce chantier, l’avocat camerounais peine à convaincre, et des voix s’élèvent au sein même de la profession pour dénoncer une corruption endémique, devenue presque le mode de fonctionnement, et trouvant un refuge  derrière l’explication selon laquelle la justice camerounaise vit de la corruption. La question essentielle aujourd’hui est de savoir à quoi sert donc un avocat, s’il ne peut résolument s’ériger contre ce mode de fonctionnement, fixer le cap pour un changement quitte à payer le prix, pour s’être mis au service de la justice ?

Le Barreau a une mission d’ordre public, il est le garant de la compétence professionnelle et du respect de la déontologie de ses membres. Cette dernière mission constitue pour le barreau Camerounais le grand défi, du moment où de l’intégrité professionnelle de l’avocat, dépend aussi une justice saine, garante de l’équité sociale et préventive des conflits.

Corruption

Me Mbah Eric Mbahn bâtonnier de l’Ordre des avocats du Cameroun

Au sortir des travaux de Yaoundé, les avocats eux-mêmes ont posé le diagnostic du fléau dans le corps, comme Me Tsapy Lavoisier qui se confiait à Balafon Media : « vous avez, la corruption, beaucoup d’avocats portent de l’argent chez le magistrat dans les dossiers, ce qui est une honte pour un avocat qui se présente dans le bureau d’un juge avec de l’argent alors qu’on l’attend au prétoire pour défendre son dossier avec des arguments. Il faudra que le nouveau bâtonnier sensibilise les avocats pour qu’ils ne soient plus les porteurs d’argent dans les bureaux des magistrats, où ils cherchent à gagner les affaires. » Et cette sortie n’est qu’une porte ouverte qu’il enfonçait. Le monde judiciaire camerounais est jonché des affaires de corruption impliquant les avocats, si l’on jette un coup d’œil dans les archives.  Au mois de novembre 2020, deux jeunes avocats ont été placés en détention provisoire à la prison de New-bell à Douala par un juge du Tribunal de Première instance à Bonanjo. À l’origine, une affaire de 3 millions de francs cfa dénoncée par un client qui avait perdu un procès. Ce dernier, poursuivi pour faux en écriture privé ou de commerce en coaction, affirmait avoir versé la somme à ses défenseurs pour  remettre au juge afin qu’il penche la balance de son côté, mais a été surpris de se voir condamné à une peine de 18 mois de prison, 25 000 francs d’amende et 3 millions 268 mil 550 francs de dépens ou deux ans de contrainte de corps à défaut. Le juge, mis au courant du commerce dans son dos, a simplement décerné un mandat de détention provisoire contre les deux avocats, pour outrage à magistrat, tentative de corruption et escroquerie. La confrérie des avocats s’est mobilisée au cours des audiences de mise en liberté provisoire, les gaz lacrymogènes ont fumé dans les salles d’audience, Me Claire Atangana Bikouna qui assurait l’intérim du bâtonnat après le décès de Me Charles Tchakounté Patie, est venue à la rescousse pour calmer le jeu, les deux avocats ont été libérés, mais par la suite l’opinion n’a jamais été informée des conclusion de l’enquête interne au Barreau, supposé être garante de l’éthique. La mère poule a-t-elle protégé ses poussins ?

Si l’on oriente le plus souvent le regard sur les magistrats, on tend à oublier qu’il n’y a pas de corrompu sans corrupteur, et les personnes intermédiaires entre les justiciables et les magistrats, ce sont les avocats. Par voie de conséquence, si les magistrats sont pointés comme les plus corrompus, cela induit que les avocats sont les plus grands corrupteurs, les porteurs de mallettes, comme le dénoncent certains.

Gangrène

Le corps de la justice au Cameroun est constamment cité par les institutions nationales et internationales de lutte contre la corruption, comme faisant partie du peloton de tête des plus affectés par le fléau. Si l’on oriente le plus souvent le regard sur les magistrats, on tend à oublier qu’il n’y a pas de corrompu sans corrupteur, et les personnes intermédiaires entre les justiciables et les magistrats, ce sont les avocats. Par voie de conséquence, si les magistrats sont pointés comme les plus corrompus, cela induit que les avocats sont les plus grands corrupteurs, les porteurs de mallettes, comme le dénoncent certains. Et comme on ne peut nourrir l’enfant sans se sucer le doigt selon l’ordre naturel des choses, il va de soi que le porteur de mallette se fait des commissions au passage, en plus des honoraires. Le même scénario est fréquent dans les bureaux d’enquête des unités de police et de gendarmerie. L’une des conséquences pernicieuses, c’est que le respect dû au corps s’effrite, d’où le mépris qui leur est souvent réservé par les officiers de police judiciaire, et qui a fait l’objet de plusieurs saisines du ministère de la justice, de la Délégation générale à la sûreté nationale et du Secrétariat d’Etat à la gendarmerie. Il est évident que le nouveau bâtonnier s’est donné beaucoup de défis, ses confères attendent également beaucoup de lui, mais la société camerounaise dans l’ensemble est plus que sur sa soif, et attend comme l’a précisé l’ancien bâtonnier Me Tchoungang que l’avocat retrouve sa mission de régulateur sociale, à savoir : « défendre les libertés, défendre les droits de l’homme, toutes les causes de la république »

Roland TSAPI

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