Auto développement : Douala à tout prix

L’obsession de la ville a poussé certains à brader leur dignité, ils préfèrent habiter dans des conditions dégradantes, exposer leur vie et celle de leurs familles à toutes les intempéries, pourvu qu’on sache qu’ils vivent en ville

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Paris à tout prix. C’est le titre d’un film de Joséphine Ndagnou sorti en 2007. L’héroïne est une fille d’un quartier populaire de la ville de Yaoundé. Fuyant la misère, elle n’a qu’une idée en tête, rejoindre Paris, et par tous les moyens. Elle est même prête à se prostituer dans l’espoir de lendemains meilleurs. Après avoir échoué dans de nombreuses tentatives pour passer la frontière, elle parvient enfin à destination. L’atterrissage dans la capitale française sera rude, elle découvre l’Europe dans toute sa cruauté, la désillusion est totale. En 2020, on peut réécrire le même film en remplaçant Paris par Douala, et on aura un scénario plus que réaliste. Douala à tout prix, c’est en effet l’expression qui revient plus fort dans les esprits depuis le 21 octobre 2020, quand la ville de Douala s’est retrouvée complètement dans l’eau. Au regard de la souffrance observée dans les quartiers touchées, la question doit désormais être posée avec froideur et objectivité : est-on obligé de vivre à Douala ?

Subsistance

Si la réponse est oui pour certaines catégories professionnelles, il en n’est pas de même pour d’autres. Est-on obligé de vivre à Douala, et avoir comme seule activité la braise du maïs au bord de la route, la conduite de la moto, faire le pousse-pousse au marché, et bien d’autres petits métiers ?  Pas qu’il est mauvais d’exercer ces petits métiers, mais si les intéressés vivaient dans des habitats décents, à l’abri des intempéries et des risques d’inondations, le problème ne se poserait pas. Comment on peut laisser de vastes terrains en friche dans son village, pour aller à Douala habiter dans les marécages. Il y en a même qui ont construit une maison au village mais qui préfèrent y garder les chèvres et venir à Douala habiter dans l’eau, ainsi ces chèvres habitent dans de meilleures conditions qu’eux-mêmes. Il y en a de femmes, dont les maris ont pris la retraite et sont rentrés au village, mais elles ont refusé de les suivre, préférant le charme de la ville où elles habitent dans l’eau, et surtout menant des activités qui en réalité n’apportent aucune valeur ajoutée à l’économie, des activités de subsistance.

Dans le préambule de la Constitution camerounaise il est écrit : « toute personne a droit à un environnement sain. La protection de l’environnement est un devoir pour tous. L’Etat veille à la défense et la promotion de l’environnement. » Il est bien écrit que chacun a droit à un environnement sain où il habite, il n’est pas écrit que l’Etat doit donner des maisons à tout le monde. Et l’Etat justement, dans l’optique de s’assurer que personne ne s’installe dans un environnement malsain, a délimité des zones en ville déclarées inhabitables, parce qu’elles sont exposées aux intempéries comme les inondations. Mais c’est dans ces zones que les populations viennent s’installer, parfois avec la complicité de certains agents de l’Etat qui les aident à obtenir des titres de propriétés frauduleux. Donc à la question centrale qui est de savoir si l’on est obligé de vivre à Douala, la réponse est non, si le minimum de condition de vie acceptable n’est pas réuni, et pour beaucoup cela ne l’est pas. Et si l’on n’habitait pas à Douala, est-ce possible de trouver meilleures conditions de vie ailleurs ?

Alternatives

La réponse est oui.  D’abord parce qu’il y a l’agriculture. Au Cameroun, les terres arables sont estimées à environ 7,2 millions d’hectares, mais seulement 1,8 millions d’hectares sont effectivement cultivées tandis que le potentiel irrigable est estimé à 240. 000 hectares, mais moins de 33 000 hectares sont actuellement irriguées, soit 17% seulement du potentiel qui sont exploitées, et 26% seulement des terres arables cultivées. Cette disponibilité des terres, ajoutée à la grande variété des zones agro écologiques offre les terreaux nécessaires au développement intensif de toutes sortes de cultures vivrières ou de rente par les investisseurs de toute taille. C’est dire que pendant que les hommes se tuent à Douala pour des centimètres de terrains, dorment dans des marécages où ils sont obligés de remplir des sacs de sable tous les jours pour se faire un pont, des vastes terres sont disponibles en arrière-pays, où les animaux vivent plus à l’aise que les hommes. Ensuite parce que l’être humain peut se créer le cadre de vie qu’il veut, là où il veut et s’y sentir à l’aise. Il suffit de rester soi-même et se contenter de son milieu. Bien d’ethnies au Cameroun vivent encore dans la nature, dans un environnement que d’autres qualifient de sauvage, mais qui pour eux est leur paradis, qu’ils protègent même farouchement. Elles ont fait corps avec leurs paysages, elles ne se plaignent pas et n’ont rien à envier à ceux qui vivent en ville. D’ailleurs ces derniers retournent toujours les voir dans leur environnement pour résoudre tel problème de santé, que la ville n’a pas pu résoudre.

Illusions

En vivant à Douala, le nombre d’années de vie d’un homme n’augmente pas, il diminue au contraire parce qu’il est exposé à la pollution, cause de toutes les maladies. En plus, les calculs économiques erronés font souvent croire à certains qu’il est mieux de vivre à Douala parce qu’on a la possibilité d’y gagner de l’argent facilement. L’argent de la ville reste en ville. On peut avoir l’impression de gagner facilement de l’argent, mais il se dépense aussi plus facilement, en laissant même des dettes derrière. Il y a des habitants à Douala qui se sont laissés tromper par cette idée et qui sont dans la ville depuis 50 ans ou plus. Aujourd’hui c’est ce nombre d’années qu’ils présentent comme leur trophée de la ville. Ils habitent dans un marécage indescriptible, et n’ont parfois pas de l’argent de transport pour se rendre au village à une cérémonie. Pendant ce temps, leurs camarades d’âge qui sont restés au village habitent dans des grandes concessions, épanouis et bons pères de famille.

Habiter à Douala, oui. A tout prix, peut-être, mais à tous les prix, sûrement pas

Roland TSAPI

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