Prisonniers politiques : indissociable aux régimes ?

S’agissant de la conscience des juges, le 17 septembre 2022 en Belgique, 55 magistrats volontaires ont été placés en détention pendant deux jours dans une prison de la région de Bruxelles. Ces magistrats, du parquet et du siège, à qui rien n’était reproché, devaient suivre les ordres et les instructions du personnel pénitentiaire exactement comme les autres détenus, le but étant d’expérimenter ce que signifie la privation de liberté. Selon le ministre de la justice belge Vincent Van Quickenborne, « les magistrats savent évidemment comment se passent les choses dans une prison, mais en faire l’expérience par eux-mêmes leur donne une occasion unique qui pourra les aider à prononcer des peines en toute connaissance de cause.» Ce n’est pas que les condamnations prononcées par les magistrats belges sont souvent sujettes à caution comme celles connues sous le ciel camerounais, mais l’idée était d’améliorer ce qui n’est pas déjà mauvais. Et si au Cameroun les magistrats étaient aussi placés pendant deux jours d’expérimentation dans les prisons infectes de New-Bell et de Kondengui, l’expérimentation pourra peut-être porter des fruits ! A moins que faire des prisonniers politiques… ne soit consubstantiel au régime.

Démocratie : les objectifs détournés

Et si Jacques Chirac avait raison de dire que l’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie, est-on tenté de se demander. Devant le congrès à Brazzaville en 1996, il rappelait : « la démocratie, c’est un état d’esprit, ce sont des comportements, des réflexes. C’est le fruit d’un long apprentissage, celui de l’intérêt général, de la tolérance, de l’acceptation des différences. C’est le seul moyen d’être libre et le remède le plus honnête que l’on puisse opposer aux maux de la société. La démocratie exige le rejet de la solution trop facile, de la loi du plus fort et du recours à la violence. Elle dépasse les divisions et les haines. Elle désarme la peur. La démocratie, c’est un Etat respectueux de chacun, juste, équitable, désintéressé, capable de susciter l’adhésion, de mobiliser les énergies. C’est l’acceptation de règles transparentes et rigoureuses d’administration et de gestion, en un mot la “bonne gouvernance” » Au Cameroun, le pouvoir peut-il jurer la main sur le cœur qu’il y a acceptation des différences, quand les manifestations publiques des partis de l’opposition sont systématiquement interdites et violemment réprimées en cas d’entêtement ? En lieu et place de l’alternance, on a fait de la démocratie au Cameroun la capacité à durer au pouvoir à tout prix, et quand il le faut, à tous les prix.

Nationalisme : les femmes de la lutte oubliées

La femme dans l’ensemble n’a pas moins souffert dans les luttes d’indépendance africaine en général et camerounaises en particulier. Son rôle, à bien y voir, a même été parfois déterminant et essentiel, elle a toujours été aux côtés de ceux qui sont célébrés chaque année, confirmant cet adage selon lequel « derrière chaque grand homme se cache une grande femme. » Autant on devrait avoir dans les villes camerounaises des avenues Um Nyobé, Ouandié Ernest, Afana Ossendé, Kingue Abel et autres, autant on devrait en avoir qui portent les noms de Poha et Ruth, ces deux femmes assassinées dans la forêt avec Um Nyobé, il devrait en avoir dénommée « avenue Marthe Moumie, Esther Ngo Manguele, Henriette Ekwé… et on peut en citer. Si les colons français et l’administration servile laissée derrière eux ont condamné toutes ces femmes à la mort pour certaines, et à des tortures de toutes sortes pour d’autres à cause de leurs convictions, la société contemporaine, elle, ne saurait les condamner… à l’oubli.

Gouvernance : l’honneur en berne

Le 21 juin 2022, la filiale britannique du géant du négoce Glencore a officiellement plaidé coupable de sept chefs d’accusation de corruption dans le cadre d’opérations pétrolières au Cameroun, en Guinée équatoriale, en Côte d’Ivoire, au Nigeria et au Soudan du Sud. Au Cameroun particulièrement, la multinationale spécialisée dans les mines et le négoce de produits pétroliers, coté à Londres, a avoué lors de l’enquête menée depuis 2019 par le bureau d’enquête criminelles britannique le Serious Fraud Office (SFO), avoir versé aux hauts cadres de de la Société nationale des hydrocarbures (Snh), de la Société nationale de raffinage (Sonara) et à d’autres hautes personnalités du gouvernement camerounais, près de 13 millions de dollars, (environ 7 milliards de francs CFA) de dessous-de-table pour favoriser les opérations du groupe au Cameroun entre 2007 et 2010. Des noms ont même été cités dans cette affaire de corruption, mais contrairement à la réaction des autorités au Libéria où le président Georges Weah a immédiatement suspendu les mis en cause, au Cameroun, les dirigeants de la Snh et de la Sonara, les deux principales sociétés impliquées, sont toujours en place

Liberté d’opinion : le musèlement universitaire

Les trois ne sont que des exemples, mais des cas doivent exister à profusion. Trois universitaires, trois idéologies, trois méthodes de combat qui se rejoignent au bout, et le même sort, victimes du rouleau compresseur du pouvoir qui agit soit par l’administration universitaire, soit par la justice. Le but ultime étant le même, museler la réflexion universitaire, et soumettre les érudits de la science aux ordres du pouvoir, pour tuer la science et empêcher l’esprit critique. Et la méthode réussit bien. Beaucoup d’universitaires, à un moment enthousiastes d’apporter leur contribution au développement de la société avec des analyses critiques, se sont résolus à se taire, dissimulés derrière la célèbre formule « je veux voir mes enfants grandir ». Nicolas Boileau disait « du choc des idées jaillit la lumière. » Mais même les universitaires, traqués par tous moyens, préfèrent désormais eux aussi, voir leurs enfants grandir, même dans l’obscurité, face à un système qui faute d’arguments, utilise les moyens d’Etat pour sévir.

Dette publique : le gouffre continu

« Une fois les travaux de construction de la première phase terminés, le gouvernement du renouveau se rend compte que l’autoroute s’arrête à Bibodi, en plein milieu de la forêt. Elle ne peut servir à rien à l’état actuel des choses (alors qu’elle était initialement prévue initialement pour relier Douala et Edéa, deux grandes villes). Afin de rendre cette première phase de l’autoroute utile, il faut la raccorder à l’axe qui relie actuellement Yaoundé et Douala. Il faut donc encore débourser 204 milliards de francs cfa pour les travaux de raccordement de l’autoroute Yaoundé – Bibodi à l’axe lourd Yaoundé – Douala. Au final, la première phase de l’autoroute Yaoundé – Douala, longue de 60 km, aura coûté 424 + 204 = 628 milliards de francs CFA au contribuable camerounais. » On a là une idée de la gestion qui est faite de l‘argent emprunté chaque année. Non seulement il est l‘objet de la mauvaise gestion, mais en plus de ne pas voir raisons concrètes de l’endettement, le contribuable doit également souffrir de savoir qu’en 2023 par exemple il doit payer des intérêts pour 287,6 milliards de fcfa

Cameroun-France : l’impossible bilan de la guerre d’indépendance

Des données qui pourront permettre d’interpréter ces propos de Jean Lamberton lorsque, parlant de la région « Bamiléké », il affirme dès 1959 qu’elle a d’ores et déjà « été dépeuplée à 50 % » Le général Briand quant à lui reconnaissait « un peu plus » de 20 000 morts pour l’année 1960 seulement, tout en précisant que « ce chiffre [était] à rapprocher de l’expansion démographique estimée annuellement entre 22 000 et 25 000 personnes. » Quoi qu’il en soit, la restitution de l‘histoire du Cameroun ne devrait pas se limiter à la consultation des archives dont parlent les présidents français comme un lot de consolation, du reste écrits par le bourreau et donc susceptibles d’être tronqués. Le gouvernement devrait, à côté de ces archives, faire un appel à témoins pour recueillir toutes les informations encore cachées ou retenues par des témoins vivants, qui ne se sont pas encore remis du traumatisme des têtes coupées et exposées sur la place publique. La réconciliation du peuple passera aussi par là

Figure : André Fouda, les premières pierres de la ville de Yaoundé

Il fait ainsi partie des jeunes Camerounais qui se frottent à l’administration française et ont le temps d’apprécier le traitement qui est infligé aux locaux qualifiés d’indigènes, un traitement méprisant en somme. Il ne reste pas indifférent à cette situation et n’hésite pas à s’engager dans la défense des droits élémentaires des locaux.

Education : le rare paquet minimum

Quoi qu’il en soit, les difficultés d’approvisionnement du paquet minimum en cette rentrée, alors que le gouvernement a rassuré lors d’une conférence de presse conjointe le 30 août 2022 que toutes les mesures étaient prises pour un retour sans heurts des enfants en classe, indique le niveau de priorité qu’occupe le secteur éducatif. Pourtant, à chaque occasion, le gouvernement ne cesse de rappeler que l’Etat consent beaucoup de moyens pour l’éducation. L’affaire est d’ailleurs présentée comme si ces moyens sortaient des poches des membres du gouvernement et devraient être perçues comme un cadeau, alors qu’il s‘agit bien de l’argent du contribuable ou des ressources naturelles du pays, que ces membres du gouvernement sont simplement chargés de gérer. Cet argent destiné au financement de l’éducation est également inscrit au budget de l’Etat et voté, tout comme la ligne budgétaire destinée au fonctionnement. Alors, pourquoi les cartons de fonctionnement des ministères ne sont jamais en retard, alors que ceux du paquet minimum pour l’éducation des enfants le sont ?

Apee : la légitime illégalité

Le préambule de la Constitution dit également « L’Etat assure à l’enfant le droit à l’instruction. L’enseignement primaire est obligatoire. L’organisation et le contrôle de l’enseignement à tous les degrés sont des devoirs impérieux de l’Etat.» Il serait peut être judicieux, que l’Etat admette son incapacité à assumer ce devoir et prenne une loi pour rendre l’école plus payante quitte à en assumer les conséquences, que de légitimer les pratiques illégales derrière les frais d’Apee, devenus une des principales sources de financement de l’Education au Cameroun, tout en engraissant au passage quelques véreux.