Assemblée nationale : musèlement et indifférence

39 ans de Renouveau du régime Biya, l’Assemblée nationale reste une chambre d’enregistrement, insensible aux grands problèmes de la nation

Jean Michel Nintcheu, député Sdf

 « Pour des raisons qui nous échappent et en totale violation de la Loi portant règlement intérieur de l’Assemblée nationale, j’ai été interdit de parole lors de la séance plénière d’adoption du Budget 2022 de l’Etat du Cameroun. Dans l’impossibilité de relayer les attentes du peuple et d’exprimer mes observations, j’ai pris acte du musèlement et j’ai décidé tout naturellement de quitter la salle. J’ai été spontanément suivi par les autres députés Pcrn. » Le député Cabral Libi’i faisait cette brève publication le 5 décembre 2021, après avoir claqué la porte de l’hémicycle lors de la session plénière de l’Assemblée nationale consacrée à l’adoption du budget de l’exercice 2022 du Cameroun. Pareille publication a été faite le même jour par un autre député, Jean Michel Nintcheu du Social democratic front : « Le président de l’Assemblée nationale a pris sur lui la responsabilité grave et sans précédent de violer le règlement intérieur en son article 57 (3) relatif à « la question préalable » en me refusant systématiquement la parole ! Je voudrais savoir de quoi a-t-il peur alors qu’il peut compter sur une majorité obèse et mal acquise ? Je crois qu’il cherche désespérément à protéger ses amis ministres bandits qui ont volé l’argent du contribuable ! Il sait que j’allais mettre à nu cette mafia qui pille en bandes organisées les ressources de l’État. Mais je le mets en garde ! Si cette tentative de musellement se poursuit, je créerai un incident de nature à bloquer l’Assemblée! » Le budget objet de l’ordre du jour a sans surprise été voté, au sujet duquel le député Adamou Koupit de l’Union démocratique du Cameroun s’indigne : « L’on a ignoré mes amendements sur le maigre budget d’investissement du ministère des enseignements secondaires et sur la nouvelle taxe sur les transferts d’argent.  Finalement on n’a rien changé sur le budget proposé par le gouvernement. »

l’électricité est en perpétuel court-circuit et la fraude a changé de camp, les responsables de l’Education se font encore tranquillement des centaines de millions sur les frais d’Apee rendus conditionnels pour l’inscription des élèves dans les établissements publics, les lionnes indomptables de handball s’entrainent sur du goudron pour participer à une coupe du monde, le Cameroun s’apprête toujours à être prêt pour l’accueil d’une coupe d’Afrique des nations de football qui devait se jouer il y a deux ans…

Musèlement et indifférence

Ainsi va l’Assemblée nationale camerounaise à la fin de l’année 2021. Musèlement des élus du peuple, ignorance des cris de certains,  et des lois qui continuent de passer comme lettre à la poste. Cela dure depuis 39 ans au moins, l’Assemblée nationale est toujours dans l’incapacité d’exercer un contrôle sur l’action de l’exécutif, ni a priori par une correction des projets de loi du gouvernement, ni à postériori en créant des commissions d’enquête parlementaire pour la gestion au quotidien des affaires de l’Etat. La crise anglophone continue de faire des victimes civiles et militaires dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, tout en asséchant les caisses de l’Etat et anéantissant l’économie, la construction d’un Complexe sportif à Olembé, finalement réduite à la portion congrue d’un stade de football stagne depuis 12 ans ayant englouti des centaines de milliards, l’autoroute Yaoundé Nsimalen est dans l’embouteillage, celui qui devrait relier Yaoundé à Douala s’est embourbé dans une forêt à moins de 60 kilomètres de Yaoundé, le scandale de la gestion du fonds de solidarité pour la riposte contre le corona virus a bien été mis en évidence par un rapport d’audit de la Chambre des comptes de la Cour suprême, la volontaire obligation de se vacciner contre le corona virus continue de faire des vagues au sein de l’opinion, les insuffisants rénaux ont passé l’année 2021 à bloquer les entrées des centres hospitaliers pour réclamer la prise en charge, alors que parfois il manquait seulement de l’eau dans les salle de machine, l’accès à l’eau potable justement reste une chimère, l’électricité est en perpétuel court-circuit et la fraude a changé de camp, les responsables de l’Education se font encore tranquillement des centaines de millions sur les frais d’Apee rendus conditionnels pour l’inscription des élèves dans les établissements publics, les lionnes indomptables de handball s’entrainent sur du goudron pour participer à une coupe du monde, le Cameroun s’apprête toujours à être prêt pour l’accueil d’une coupe d’Afrique des nations de football qui devait se jouer il y a deux ans…

L’Assemblée nationale est par essence le lieu où ça se discute, où on libère la parole et porte haut la voix du peuple d’en bas. Cet endroit s’accommode par conséquent mal avec les habitudes d’aristocrates pour accepter davantage les attitudes de démocrates. Le monde bouge, le Cameroun aspire à l’émergence, qui passe aussi par une émulation complète de l’Assemblée nationale consciente de son rôle, constitué des députés redoutés par les membres du gouvernement,

Nécessaire émulation

Bref, ce ne sont pas des sujets qui impactent le bien-être des populations qui manquent au Cameroun, et dont l’Assemblée nationale devrait s’en préoccuper. Mais dominée par la majorité bloquante du Rassemblement démocratique du peuple camerounais, avec son accompagnateur muet, l’Union nationale pour la démocratie et le progrès, qui s’est tranquillement aménagé une place à la mangeoire et n’entend pas se compromettre, la Chambre est devenue un rocher inamovible, le mammouth qui protège le pouvoir exécutif, étouffe la parole de tout courant contestataire, trahissant ainsi ses missions premières inscrites dans la Constitution du Cameroun : « article 2 : (1) La souveraineté nationale appartient au peuple camerounais qui l’exerce soit par l’intermédiaire du Président de la République et des membres du Parlement, soit par voie de référendum. Article 14 (2) Le Parlement légifère et contrôle l’action du Gouvernement. » Est-il besoin de rappeler qu’un député est en principe le représentant du peuple qui l’a élu et dont il est le porte-parole ? Sait-on, dans l’auguste chambre, que refuser la parole à un député c’est refuser la parole au peuple souverain ? L’Assemblée nationale est par essence le lieu où ça se discute, où on libère la parole et porte haut la voix du peuple d’en bas. Cet endroit s’accommode par conséquent mal avec les habitudes d’aristocrates pour accepter davantage les attitudes de démocrates. Le monde bouge, le Cameroun aspire à l’émergence, qui passe aussi par une émulation complète de l’Assemblée nationale consciente de son rôle, constitué des députés redoutés par les membres du gouvernement, creuset des débats contradictoires et où devrait désormais prévaloir la force de l’argument, et non plus les arguments de la force. Pour paraphraser Barack Obama le 44eme président des Etats Unis, le Cameroun n’a pas besoin des hommes forts, mais d’institutions fortes

Roland TSAPI 

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