Assassinat de Martinez Zogo : l’impossible enquête

La promesse du gouvernement de faire toute la lumière sur l(assassinat du journaliste Martinez Zogo laisse dubitatif, au regard des nombreux cas similaires qui sont passés sous silence avec le temps. Mais les enjeux du cas actuel devraient pour une fois le pousser à lâcher du lest.

Les habits de Martinez Zogo retrouvés à côté de sa dépouille

La découverte du corps sans vie de Arsène Salomon Bani Zogo, plus connu sous le nom de Martinez Zogo dans une banlieue de Soa, torturé, mutilé après son enlèvement 5 jours plus tôt, met le gouvernement devant une responsabilité dont il ne peut se dérober, celle de faire la lumière sur cette affaire. Un citoyen a en effet été assassiné, et dans le préambule de la Constitution il est écrit que « La nation protège et encourage la famille, base naturelle de la société humaine. Elle protège la femme, les jeunes, les personnes âgées et les personnes handicapées », et encore « L’Etat garantit à tous les citoyens de l’un et de l’autre sexe, les droits et libertés énumérés au Préambule de la Constitution. » Ainsi l’Etat dans ses missions régaliennes a obligation de protéger les citoyens, et quand il arrive qu’il manque à cette mission, il a obligation de s’expliquer. C’’est pour cela que des voix s’élèvent de l’intérieur comme de l’extérieur, des hommes politiques, des Etats et des institutions pour réclamer une enquête. Le gouvernement lui-même en est conscient et a pris les devants, avec à date deux communiqués qui vont dans ce sens. Dans le deuxième datant du 22 janvier 2023 ; le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi réaffirme : « Des recherches actives se poursuivent dans le cadre de l’enquête ouverte, pour retrouver et traduire devant la justice, les auteurs de ce crime odieux, inqualifiable et inadmissible, et qui ne peut se justifier sous aucun prétexte. Le Gouvernement de la république condamne avec la plus grande fermeté, cette attaque dirigée contre un homme des médias, et réaffirme que le Cameroun est un Etat de droit, où les libertés sont garanties, y compris la liberté de presse, et où nul ne peut et ne doit se substituer aux juridictions compétentes pour se rendre justice. » Entre les lignes de ce communiqué, il transparaît que l’assassinait de Martinez Zogo est une initiative privée, un règlement de compte, une action menée en dehors du cadre légal par une ou des personnes qui, s’estimant lésées, voulaient se rendre justice au lieu de se référer à l’Etat pour qu’il le fasse dans le strict respect des lois de la république. Autrement dit quelqu’un s’est substitué à l’Etat garant des libertés et de la sécurité, a usurpé son titre et a posé un acte qui « ne peut se justifier sous aucun prétexte », selon les termes du communiqué. Il est donc question de savoir qui a fait ça, l’identifier et établir sa culpabilité en réunissant toutes les preuves, et appliquer une sanction à la hauteur du crime, au risque de voir le pays se transformer en une vaste jungle où les plus forts bouffent les plus faibles.

Le 8 juin 1979, la famille Simon Mpondo est décimée à Bonaberi à Douala aux environs du Lycée polyvalent. Le père, la mère et leur enfant de 3 ans sont sauvagement assassinés et leurs corps jetés dans une fosse. Même le chien n’a pas été épargné, le bébé âgé de quelques mois est enfermé dans une armoire. Il sera assassiné quelques jours plus tard dans une clinique de la place. Une enquête a été ouverte. 44 ans après, on n’en sait pas plus.

Enième enquête

Comme par le passé, le gouvernement déclare ses bonnes intentions, celles de faire la lumière sur cette affaire de crime crapuleux. Mais ce qui est souvent advenu à de pareilles promesses par le passé dans des cas similaires n’est pas rassurant. Des assassinats clairement définis comme tels sont aussi vieux que la colonisation au Cameroun, pour ne pas dire plus vieux, mais qui sont restés non élucidés malgré les engagements du pouvoir de le faire. Quelques cas d’école disséminés dans le temps : Le 8 juin 1979, la famille Simon Mpondo  est décimée à Bonaberi à Douala aux environs du Lycée polyvalent. Le père, la mère et leur enfant de 3 ans sont sauvagement assassinés et leurs corps jetés dans une fosse. Même le chien n’a pas été épargné, le bébé âgé de quelques mois est enfermé dans une armoire. Il sera assassiné quelques jours plus tard dans une clinique de la place. Une enquête a été ouverte. 44 ans après, on n’en sait pas plus. Son gardien âgé de 20 avait été un moment détenu, mais il était évident qu’il jouait le rôle de bouc émissaire. Le 3  septembre 1991, monseigneur Yves Plumey est assassiné dans son lit à N’Gaoundéré, l’enquête est ouverte. Le 2 août 1992, les dépouilles des deux religieuses d’origine française, sœurs Marie Germaine Husband et Marie Léone Bordy sont retrouvées baignant dans une mare de sang, enfouis dans les broussailles à Djoum, non loin de leur résidence. Elles avaient été torturées par leurs bourreaux et violées avant d’être sauvagement assassinées. L’enquête reste ouverte. Le père Engelbert Mveng est assassiné à Yaoundé le 23 avril 1995, le journaliste  Jules Koum Koum décède dans un accident mystérieux sur la route Douala Yaoundé le 4 novembre 2011, le corps sans vie de l’évêque de Bafia Jean Marie Benoit Bala est retrouvé dans l’eau le 2 juin 2017, après trois jours de recherche, Samuel Ajiekah Abuwe dit Wazizi, disparaît de la prison centrale de Yaoundé après 10 mois de détention le 2 août 2019. Aux crimes ôtant la vie des hommes, on peut ajouter celles liés aux attaques des structures étatiques. Le cambriolage de la Direction générale des impôts le 8 juin 2021, l’incendie de la Société nationale de raffinage à Limbé le 31 mai 2019, l’incendie qui a ravagé le 24 juin 2022 un bâtiment à Yaoundé abritant les services financiers du ministère d l’élévage et de celui du Commerce, la liste est longue, et les résultats des enquêtent attendent toujours.

Au regard de tous ces cas d’enquêtes ouvertes et non fermées, celle de l’assassinat de Martinez Zogo apparait comme celle de tous les défis, de tous les démentis, celle qui devra permettre au gouvernement de redorer son blason et tenter de restaurer la confiance au sein de l’opinion. La partition à jouer est énorme pour le gouvernement, les attentes sont nombreuses pour les populations. Pendant longtemps, l’ouverture d’une enquête au Cameroun a été synonyme de l’ouverture d’un cercueil pour enterrer l’affaire. Au point que le journaliste Jean Baptiste Sipa, dans la rubrique « Takala et Muyenga » qu’il animait au journal Le Messager à l’époque, faisait parler ses deux personnages. L’un d’eux après avoir énuméré de nombreux cas d’affaires dont on attendait les résultats de l’enquête au Cameroun, se proposait d’ouvrir une enquête sur ces enquêtes non abouties. Et son ami de lui répondre « si tu le fais, on te tue et on ouvre une enquête.» L’enquête sur l’affaire Martinez est une occasion pour le gouvernement soit de conforter l’opinion sur cette mauvaise foi décriée, soit de refaire son image, en servant au public non plus une enquête impossible, mais l’impossible enquête !

Roland TSAPI

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