alimentation: le Cameroun et les vaches à lait

Pour justifier de détournement, le gouvernement va jusqu’à faire croire que pour avoir du lait au Cameroun il faut importer des vaches de la France, alors que les éleveurs locaux ne demandent qu’à être soutenus

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Les Camerounais ont appris depuis le 5 octobre 2020, que le gouvernement, à travers le ministère de l’Elevage, des pêches et des industries animales venait d’importer  165 vaches laitières à partir de la France.  C’est un avion spécial qui a été affrété pour les transporter pour l’aéroport international de Garoua, d’où elles ont été acheminées vers le département du Mayo-Louti, région de l’Extrême-Nord, pour une acclimatation. Ces 165 vaches ne constituaient qu’une première vague, 8 autres étant encore attendues qui vont porter le total à 1500 vaches. Pourquoi faire ? Le ministre de l’Elevage, Dr Taiga a expliqué que c’est pour produire plus de lait pour les Camerounais, et pour réduire le déficit de cet aliment estimé à 12 000 tonnes par an, obligeant le pays à dépenser 31 milliards de francs Cfa pour en acheter à l’extérieur. L’achat de ces vaches rentre ainsi dans le cadre du Projet de développement de l’élevage mis sur pied en partenariat avec la Banque mondiale qui le finance à hauteur de 54 milliards de francs CFA. Le coût de l’opération n’a pas été dévoilé, mais selon capital France, le prix d’une vache laitière tourne autour de 1.500 euros, soit l’équivalent de 975 000 francs, auquel il faut ajouter l’assurance contre le risque d’épidémie, de maladie ou d’accident, et le transport pour ce qui est de l’opération d’espèce. Au bas mot donc une vache pourra revenir à 1 500 000 francs, et les 1500 vaches projetées devront coûter au final 2 milliards 250 000 francs Cfa. Sans compter des millions dilapidés dans divers frais de mission pour aller inspecter ces bêtes, car une sagesse camerounaise dit qu’on n’achète pas une poule dans le sac. Pourquoi acheter des vaches à l’extérieur, le ministre a expliqué dans le quotidien national Cameroon Tribune que  le gouvernement emmène les animaux de très haute performance pour résoudre le déficit, et que ces vaches de race montbéliarde, ont une production estimée à 40 litres de lait par jour.

la vache française

Prétextes

Mais ces explications tiennent-elles ? Il saute aux sens de tout camerounais d’entendre que le gouvernement importe des animaux aux Cameroun, même pour produire le lait. Au-delà des explications savantes déployées pour justifier l’opération, il reste un trou de compréhension quelque part, que tous les mouvements de sens n’arrivent pas à boucher. N’y a-t-il vraiment pas de vaches au Cameroun en mesure de produire du lait, pourquoi acheter en France, qui est le propriétaire de ces animaux en France ? Dans une publication du 12 juillet 2018, le journal La voix du paysan spécialisé dans le monde rural, l’agriculture et l’élevage, expliquait qu’au Cameroun, les races locales de chèvres et de vache ont une production laitière faible. Leur élevage se fait généralement sur parcours libre pour les bovins et sur piquets pour les chèvres, avec une alimentation principalement constituée d’herbes de pâturage. Toutefois, pour améliorer la qualité et la quantité du lait produit, des aliments complémentaires peuvent être ajoutés quotidiennement à leurs rations. Ces compléments sont généralement constitués de céréales comme le maïs, mil, sorgho, des tourteaux, des farines de poissons, etc.

De même, dans une étude sur la Filière laitière au Cameroun réalisée en 2006 par l’Association Citoyenne de Défense des Intérêts Collectifs, il ressort que le Cameroun peut bien résorber le déficit de production de lait, avec le potentiel existant. L’étude prend d’ailleurs l’exemple de l’Inde qui, dans une situation pire que celle du Cameroun, a opéré ce qui est appelé la révolution blanche, allusion faite à la couleur du lait. En effet, avec une production qui frôlait désormais les 85 millions de tonnes cette année-là, l’Inde était devenue le premier pays producteur de lait dans le monde. Cette croissance était le fruit d’une politique volontariste de l’Etat menée au début des années 70, qui avait compris l’importance d’une activité qui permet d’alimenter la population, de fixer les populations rurales et d’accroître le niveau de vie des producteurs. On estimait alors en 2006, année de publication des résultats de l’étude, que l’élevage occupait environ 20 millions d’individus soit 5% de la population active de ce pays. Pour atteindre ces objectifs, l’Inde avait développé à partir de 1970 une puissante organisation coopérative, le National Dairy Development Board (NDDB), ayant compétence sur l’ensemble des Etats de l’Union. Le NDDB avait lui-même mis en place ou soutenu progressivement toutes les composantes de la filière : organisation de producteurs, organisations professionnelles, écoles et centres de formation, sociétés d’ingénierie, fabricants de matériel, etc. Au Cameroun, pourquoi à ce jour, n’enseigne-t-on pas toujours au minimum les techniques de l’élevage dans les écoles primaires et collèges d’enseignement général ? ,

Les solutions

La vache locale, besoin d’être soutenue

L’étude a bien entendu été conclue par des recommandations simples et moins couteuses : La subvention de la production laitière. Soit de façon directe par l’aide à l’intégration des jeunes éleveurs dans l’activité de production bovine et laitière, ce qui pourrait aussi contribuer à créer les conditions pour limiter les migrations d’éleveurs (la transhumance) ; la garantie à la vente pour augmenter la compétitivité de la production locale et la prime à la production pour réduire les coûts supportés par le producteur et ainsi améliorer son revenu, soit de façon indirecte par la subvention des intrants pour réduire le coût de vente au producteur ; – l’exonération temporaire des droits de douane à l’importation de l’outillage agricole et du matériel de production, le financement de la recherche et l’amélioration des conditions de mise en marché des produits. L’étude recommandait également la limitation des quantités de produits laitiers qui entrent dans le pays et surtout la bonne gouvernance de la filière, en procédant à une distribution équitable des ressources allouées au budget du Ministère de l’élevage des pêches et des industries animales, la prise des dispositions pour, si non supprimer la corruption et les détournements des ressources, du moins les réduire à des proportions moins dommageables. Les priorités devront aussi être définies comme le développement des petites unités de production laitières intensives et la promotion des petites usines de transformation adaptées aux capacités de production locales et proches des zones de production.

Tout cela peut être fait avec moins de milliards que ceux qui sont dépensés à l’extérieur pour acheter des vaches. Au final cette affaire de vache à lait ressemble à cette autre affaire des ordinateurs PB de 32/500 giga de capacité, distribués aux étudiants, qui ont couté au Cameroun 75 milliards de Fcfa alors qu’en Côte d’Ivoire on mettait sur pied une usine de montage des ordinateurs portables à 4 milliards de Cfa, d’une capacité de production de 2000 ordinateurs par jour, avec en prime la  création de milliers d’emplois.

Roland TSAPI

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