Aide aux sinistrés : les actions discriminatoires de Paul Biya

Le président de la république se montre désormais prompt à venir en aide aux sinistrés, selon la logique de deux poids deux mesures 

écouter l’éditorial

Le chef de l’Etat camerounais a décidé, après l’éboulement de terrain survenu à Bafoussam dans la nuit du 28 octobre 2019, et qui a officiellement emporté 43 vies humaines, de débloquer la somme de 200 millions de francs Cfa pour la prise en charge complète et l’évacuation des populations rescapées du site du drame. 150 familles seraient concernées, en attendant les chiffres définitifs. Un geste devenu habituel et qui suit presque fidèlement le rythme des drames qui traversent le pays d’un bout à l’autre avec une intensité accrue depuis plus d’une année déjà. Désormais le Président Paul Biya réagit avec une promptitude remarquable, et ne laisse presque rien passer.

Sollicitude

12 jours avant, le 18 octobre 2019 dans la région de l’Extrême Nord, il avait envoyé le ministre de l’administration territoriale  pour réconforter plus de 100 000 personnes sinistrées par les inondations dans les localités de Kaïkaï dans le Mayo Danaï, et Zina dans le Logone et Chari. D’après les premières estimations, plus de 500 habitations avaient été détruites, et les victimes ont eu droit  à une promesse d’assistance de 150 millions de francs Cfa,  au nom du Chef de l’Etat. A Sangmélima, les victimes des émeutes des 9 et 10 octobre 2019 ont aussi eu la promesse, d’après maire de la ville André Noel Essian, qui annonçait quelques jours après le drame qu’il y a un recensement qui est effectué par le sous-préfet de Sangmélima sur très haute instruction du président de la République.

les catastrophes se suivent, mais ne se valent pas

Le 7 mars 2019, aprèsun incendie  au marché Elig-Edzoa qui avait soufflé 200 boutiques, une délégation conduite par le ministre de l’administration territorial Paul Atanga Nji et composées des autorités administratives et  municipales est descendue, afin de signifier le soutien du chef de l’Etat Paul Biya. 200 000 francs Cfa ont été promis à chaque victime, soit un montant total de 40 millions de  francs Cfa. Le même montant par personne avait été promis deux semaines plus tôt, le 28 février 2019 à Douala, aux victimes de l’incendie du marché Congo. 150 boutiques avaient été ravagées ici, et la somme de 32 millions 500 000 francs Cfa avait été annoncée, toujours actes du chef de l’Etat.

Le  26 décembre 2018 à Bangourain, département du Noun, région de l’Ouest, le ministre  de l’At était également allé apporter le soutien du chef de l’Etat aux populations locales, victimes d’une attaque attribuée aux séparatistes quatre jours plus tôt. Le bilan de l’incursion faisait état d’un mort, plusieurs blessés et près de 80 maisons incendiées, et le ministre, au nom du chef de l’Etat, avait promis des denrées alimentaires et sanitaires. Aucun montant n’a été avancé. le 18 mars 2019, c’est à  Meyomessi dans le département du Dja et Lobo que Paul Atanga Nji s’était rendu,  pour apporter le soutien et l’assistance nationales aux 150 familles frappées le 14 mars 2019 par un orage qui avait emporté sur son passage des toits des maisons d’habitation, des églises, des écoles et des centres de santé laissant des occupants dans les pleurs et sans abris. Ici aussi aucun montant n’a été rendu public.

Inéquitable répartition

Ces actes de solidarité participent du mode de vie africain, et sont à louer chaque fois qu’ils sont manifestés à l’endroit des personnes dans le besoin, et ce au niveau individuel. Mais au niveau d’un Etat ils s’imposent comme une obligation. Il est important dès lors de savoir si Paul Biya a souvent agi dans ces cas de solidarité comme l’individu ou comme Président de la république. S’il a souvent agit  en tant que personne individuelle, il est plutôt à féliciter, car chacun est libre de disposer de ses biens comme il veut, les offrir en dons si ça le chante, et dans des proportions qu’il définit librement. Mais si ces actes sont ceux du Chef de l’Etat comme ils sont souvent présentés, il y a un problème. Parce qu’en tant que chef de l’Etat il a le devoir d’impartialité dans le traitement de tous. Mais en revisitant toutes les actions d’assistance citées, il ressort une discrimination criarde.

A Meyomessi, le président de la république a promis….

A Meyomessi,  150 familles sont sinistrées suite aux orages, 5 jours plus tard le ministre de l’At arrive les mains vides, juste des promesses du Chef de l’Etat. A Bafoussam, 150 aussi familles sont  concernées par une catastrophe toute aussi naturelle que celle de Meyomessi, mais  avant d’avoir fait une évaluation complète il y a déjà 200 millions de francs annoncés. Encore qu’à Bafoussam les victimes ne sont pas exemptes de tout reproche, s’étant elles-mêmes installées dans une zone à risque tout en ayant connaissance du danger, alors qu’à Meyomessi  on ne saurait reprocher quoi que ce soit à quelqu’un qui voit sa maison détruite par un orage. Pendant ce temps, dans l’Extrême Nord où l’inondation a touché 100 000 personnes et détruit  500 habitations, il y a une promesse de 150 millions, alors que les populations n’ont pas de choix que d’être installées là où elles sont, et surtout qu’elles attendent depuis une autre inondation de 2012 la construction de la digue promise par le chef de l’état pour les mettre à l’abri.

Aléatoire

Tout se passe comme si le secours à porter aux populations en cas de sinistre n’a pas un encadrement légal, pourtant le ministère de l’Administration territorial est doté d’une direction de la protection civile, chargée de la prévention et de la gestion des catastrophes. Gestion suppose aussi les secours immédiats et l’aide par la suite. Et si le président de la république peut toujours intervenir souverainement à tout moment de par ses prérogatives et en fonction des urgences, ces interventions devraient veiller à ne pas laisser croire qu’une vie humaine est plus chère dans un coin du pays que dans l’autre, qu’une maison détruite ou à détruire ici vaut plus que celle qui doit subir le même sort ailleurs.

En plus, ces gestes de solidarité tendent toujours à réduire les victimes à du matériel et à l’argent, alors que justement l’argent, surtout de montant négligeable  comme souvent attribué,  peut être dangereux entre les mains de quelqu’un qui vient de perdre frères et sœurs, femmes et enfants dans une maison suite à une inondation, un incendie ou un éboulement. Il peut vouloir se consoler dans l’alcool et devenir un accro des drogues, se disant qu’il n’a plus rien à perdre. Au-delà de l’argent, les auteurs des actes de solidarité, et surtout le chef de l’Etat, devraient également penser à un véritable accompagnement psychologique des victimes, les ravages intérieurs étant souvent plus graves que ce qu’on voie à l’œil nu.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code