Agriculture : la subvention des cultures coloniales

L’Etat camerounais continue de subventionner des cultures qui enrichissent les firmes étrangères, alors que les producteurs croupissent dans la misère

Le 4 février 2022, le ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, a annoncé une prime de  2 milliards de FCFA que l’État va dégager en faveur des producteurs de cacao de qualité pour les campagnes 2018/2019 et 2019/2020. Il s’agit d’une prime décidée en 2017 par le gouvernement, à la suite de la baisse des cours mondiaux des fèves de cacao sur le marché international. Question d’ « inciter les producteurs à la commercialisation du cacao de haute qualité et de valoriser davantage les ventes groupées. » Le Cameroun et le cacao, c’est une longue histoire, mais aussi un marché de dupe. Du nom scientifique de Theobroma cacao, en latin « nourriture des dieux », le cacaoyer est une plante originaire d’Amérique centrale, introduite au Cameroun vers 1887. Les premières plantations seront implantées à Bibundi et à Bimbia par les colons. C’est surtout vers les années 1924-25 que la culture du cacao se propagea en milieu camerounais. Encouragée, parfois imposée par l’administration coloniale, elle s’étendit un peu partout dans le sud du Cameroun. Dans une étude intitulée L’économie cacaoyère du Cameroun publiée en 1965 par J. Champaud, géographe, à l’époque chercheur à l’Office de recherche scientifique d’Outre-Mer à Yaoundé, on apprend qu’en cette année déjà, il y a 57 ans, le cacao était exporté pour environ 90 %. Il relevait que « l’examen du marché du cacao montre bien, une fois de plus, combien les pays sous-développés sont encore dépendants des nations industrialisées et de quelle spéculation peuvent être l’objet certains produits primaires. L’avenir du cacao est commandé pour une bonne part par des circonstances et des influences extérieures. » Il notait également que les défauts de cette culture sont nombreux, et bien connus : le renouvellement insuffisant des vieilles plantations, le semis des fèves au milieu des champs vivriers déjà épuisés, le peu de soins portés aux arbres, l’insuffisance des traitements phytosanitaires, la mauvaise fermentation, un séchage insuffisant ou un stockage défectueux aboutissent à un trop fort pourcentage de cacao de médiocre qualité.

nous continuons à produire une matière première très peu consommé localement et transformé a moins de 15% chez nous, cela revient à dire que nous n’en retirons pratiquement aucune plus-value, les prix du cacao sont fixés à Londres sans tenir compte de notre coût de production mais chaque année on offre des milliers de plants gratuitement aux jeunes Camerounais,  le gouvernement dépense des milliards avec le soutien de ses partenaires internationaux pour rajeunir et agrandir la taille du verger cacaoyer du Cameroun pourtant le prix du macabo ne cesse de grimper

Culture de l’esclavage

Les anciens élèves des lycées et collège du Cameroun, jusqu’à une certaine époque, se rappellent encore cet extrait du livre Ville cruelle de Mongo Beti paru en 1954, où le contrôleur de la qualité du cacao regardait la production de Banda, et disait avec dédain « mauvais cacao, au feu ». Le pauvre Banda devait alors regarder, impuissant, les efforts de toute une année aller en « fumée ». Impuissant parce ce que le commerçant grec détenait en réalité son sort entre les mains, et pouvait décider ou pas si le cacao était bon, et en déterminer le prix aussi. Banda n’était associé à rien, et ne savait même pas suivant quels critères son cacao était de bonne qualité ou pas. Tout était déterminé selon les humeurs du grec l’acheteur. La donne n’a pas changé aujourd’hui. Les humeurs du grec l’acheteur, c’est qu’on appelle de nos jours les fluctuations sur le marché mondial. Le planteur de Mbalmayo ne sait pas ce que cela veut dire, mais il doit faire couler sa sueur d’années en années. En janvier 2017, le journal en ligne Ocameroun.info publiait un article intitulé  Cacao culture au Cameroun : de la servitude forcé à l’esclavage volontaire. L’auteur argumente cet esclavage volontaire par le la fait que « nous continuons à produire une matière première très peu consommé localement et transformé a moins de 15% chez nous, cela revient à dire que nous n’en retirons pratiquement aucune plus-value, les prix du cacao sont fixés à Londres sans tenir compte de notre coût de production mais chaque année on offre des milliers de plants gratuitement aux jeunes Camerounais,  le gouvernement dépense des milliards avec le soutien de ses partenaires internationaux pour rajeunir et agrandir la taille du verger cacaoyer du Cameroun pourtant le prix du macabo ne cesse de grimper, les politiques actuelles d’agrandissement de la production de cacao pourrait à terme entrainer une baisse générale des prix du cacao. Une hypothèse qui s’était déjà vérifiée en 2017. Au cours de la campagne  2015-2016 le prix du cacao au producteur était monté à 1 500 FCFA le kg, conséquence immédiate, la campagne qui a suivi, beaucoup de producteurs ont investi dans la création de nouvelles plantations et le budget d’entretien des parcelles existantes a connu une hausse, mais en décembre 2016, au grand dam des producteurs,  le prix avait drastiquement chuté pour se retrouver  à 930 FCFA. De quoi se demander si ces pics d’augmentation ne feraient pas partie d’une politique économique ayant pour but d’exciter à la création de nouvelles exploitations.

« c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe » Les Camerounais ne peuvent continuer à se tuer dans les champs pour enrichir les chocolatiers en occident, alors qu’il manque toujours du blé pour faire la farine de pain, ou du mais pour faire l’élevage

Contrôler les prix

Dans son étude de 1965 citée plus haut, Champaud était arrivé à la conclusion qu’ « aucun progrès décisif, cependant, ne pourra se faire en matière agricole sans une entente entre producteurs et consommateurs. Le marché du cacao montre bien quel est en fait le degré de dépendance économique des pays en voie de développement ; l’aide extérieure peut sans doute masquer en partie la stagnation, mais ne résout aucunement le problème de fond de la régularisation des marchés » En d’autres termes, la distribution de l’argent aux producteurs par le gouvernement ne devrait être justifiée que par une demande intérieure, et surtout une possibilité pour le producteur de maîtriser les prix. Avant Mongo Beti, cet esclavage avait été dénoncé deux siècles plus tôt par Voltaire dans Candide ou le Nègre de Surinam publié en 1759, quand dans un champs de canne à sucre quelque part dans les Antilles, un vieux repus et assommé par la souffrance, répondait au visiteur qui se demandait comment il était parvenu à cet état et continuait à travailler : « c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe » Les Camerounais ne peuvent continuer à se tuer dans les champs pour enrichir les chocolatiers en occident, alors qu’il manque toujours du blé pour faire la farine de pain, ou du mais pour faire l’élevage

Roland TSAPI

2 Replies to “Agriculture : la subvention des cultures coloniales”

  1. Moi c’est POOL LIKENG JEAN DAVID étudiants en Master 2 spécialisée en contrôle qualité des produits agricole

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