Afrique : recolonisée par ses richesses

Au fil des années, les richesses du sous-sol africain ont été utilisées contre le continent, via l’attribution par des multinationales des puissances coloniales des commissions aux dirigeants véreux, chargés en retour de protéger les intérêts étrangers au détriment des peuples

En 2007 est sorti en France un téléfilm réalisé par Lucas Belvaux, intitulé « les Prédateurs.» Un film dont l’histoire s’inspire d’événements réels issus du volet central de l’Affaire Elf. L’affaire Elf, c’est un vaste scandale politico-financier qui éclate en France en 1994 et met à jour notamment l’utilisation qui est faite de l’argent du pétrole, activité principale de la première société française Elf-Aquitaine. Cette affaire est considérée comme « le plus gros scandale politico-financier et de détournements de fonds dans une démocratie occidentale depuis la fin de la seconde guerre mondiale. L’instruction conduite par la juge Eva Joly va rapidement révéler un impressionnant réseau de corruption mettant en cause les hommes politiques et des grands patrons. L’entreprise était devenue, au fil des fusions, un géant du pétrole et surtout un instrument entre les mains du pouvoir exécutif français pour garder une mainmise sur les pouvoirs en Afrique, notamment les pays producteurs de pétrole où Elf était installée.

Le  meilleur moyen de garder le contrôle sur les gisements des pays africains était et est encore aujourd’hui d’impliquer financièrement les dirigeants des pays pétroliers. Elf a donc choisi de les rémunérer directement sur le pétrole produit.

Dès l’entame du téléfilm, Loïk Le Floch-Prigent qui vient d’être nommé président de l’entreprise, reçoit à son bureau un émissaire du pouvoir exécutif, qui lui fait un briefing en ces termes : « Cette maison a un grand pouvoir, elle vous prend, elle ne vous lâche pas. Connaissez-vous son histoire, parce que souvent on ne connaît qu’une partie, pas forcément la même, comme si à chacun elle ne livrait qu’un morceau. Au départ c’est Pierre Guillaume qui a été chargé par le Général De Gaulle de constituer la société Elf, le but était d’assurer l’indépendance énergétique de la France. Cette indépendance était forcément susceptible d’être  menacée d‘une façon ou d’une autre, à un moment ou un autre, car les pays où les gisements se trouvaient passaient tous par des hauts et des bas. Vouloir cette indépendance consistait donc non seulement à l’aviser mais aussi à chercher les moyens de la préserver. Le  meilleur moyen de garder le contrôle sur les gisements des pays africains était et est encore aujourd’hui d’impliquer financièrement les dirigeants des pays pétroliers. Elf a donc choisi de les rémunérer directement sur le pétrole produit. Ça se passe comme ça. Officiellement, Elf paie un prix assez bas au gouvernement du pays, et officieusement Elf verse l’argent aux dirigeants. De trois manières : il y a d’abord ce qu’on appelle les frais de pré reconnaissance, le droit d’entrée pour obtenir l’autorisation de prospecter dans un nouveau champ pétrolifère. Ensuite il y a un pourcentage par baril de pétrole produit versé directement au président, à sa famille ou aux personnes qu’il désigne, à condition toutefois qu’elles ne soient pas françaises, ce qu’on appelle les abonnements. Enfin il y a les préfinancements qui consistent à gager le pétrole produit dans le futur. Elf garantit un prêt bancaire aux Etats souverains à court de trésorerie en se remboursant sur le pétrole produit pendant un certain nombre d’années, c’est bien pour tout le monde, et au passage les président africains prennent une commission sur ces emprunts. Mais attention, l’ensemble du processus est visé par la présidence de la république et aussi par l’inspection des douanes, et ces frais sont déduits de l’impôt que Elf paie à l’Etat français. Enfin il y a la Fiba.  Elf et Omar Bongo ont créé cette banque qui permet de gérer confidentiellement un certain nombre d’opérations à destination des pays africains, mais aussi, c’est bon à savoir, le siège tient en permanence à disposition du président d’Elf une somme d’argent liquide qu’il peut utiliser comme il le désire. » Le nouveau président était ainsi bien informé de la mission qui était la sienne

Elf fut et reste une pièce essentielle du dispositif néo-colonial mis en place par Paris, quelques années après les indépendances, afin de maintenir sa tutelle économique et politique sur les pays de son ancien pré carré formellement émancipés. Les “soleils des indépendances

Outil du néocolonialisme

L’affaire Elf, qui n’a éclaté en réalité que parce que les dirigeants, entre les missions occultes de l’entreprise se sont au passage servi plus qu’il n’en fallait, avait abouti à des condamnations plus moins ou généreuses, lesquelles ont d’ailleurs eu toutes les peines à être exécutées. En 2014,  l’ancienne juge Eva Joly, alors députée européenne (Groupe Verts-ALE), confiait dans l’émission « Affaires Sensibles » sur France Inter : « C’est la partie la plus intéressante du dossier ; c’est documenté aujourd’hui : le fait que le dirigeant du Gabon, monsieur Bongo, mais aussi d’Angola par exemple, ont un abonnement de quelques centimes sur chaque baril vendu ainsi qu’une prime lorsque le contrat est signé, tout ça c’est documenté. Et ça a été aussi, je pense, le premier dossier où on a vu l’utilisation faite des paradis fiscaux […] et j’ai compris que c’était une nouvelle forme de colonialisme. » Le président d’Elf de l’époque Loïk Le Floch-Prigent, fera en 2001 des révélations lors d’un entretien au Figaro et Aujourd’hui en France, qui confirment les missions de Elf, et expliquent pourquoi les peines peinent à faire mouche : « En créant Elf à côté de Total, les gaullistes voulaient un véritable bras séculier d’État, en particulier en Afrique (…). Une sorte d’officine de renseignements dans les pays pétroliers. Sous la présidence de François Mitterrand, le système est resté managé par André Tarallo (PDG d’Elf Gabon), en liaison avec les milieux gaullistes (…). Les deux têtes de pont étaient Jacques Chirac et Charles Pasqua (…). L’argent du pétrole est là, il y en a pour tout le monde. (…) Un grand nombre de personnes au sein de l’État étaient parfaitement au courant des sommes en jeu et des dangers de cette procédure. Tous les présidents de la République, tous les secrétaires généraux étaient informés des montants et des pays destinataires. Les ministres des Finances étaient également au courant des détails les plus importants. Au final, pour chaque opération, une quarantaine de personnes savaient tout, et en temps réel (…). Sur ce sujet, pas un homme politique, pas un, ne peut jouer les Saint-Just. Ça suffit. (…) L’affaire Elf ne porte pas sur les années 1989-1993 mais sur la période 1973-2001. On ne peut réellement le comprendre qu’à la lumière des relations complexes entre la société pétrolière, le pouvoir politique en place et les différents États concernés. ” Complexité réelle, mais dont la finalité est simple en ce qui concerne le continent africain : Elf fut et reste une pièce essentielle du dispositif néo-colonial mis en place par Paris, quelques années après les indépendances, afin de maintenir sa tutelle économique et politique sur les pays de son ancien pré carré formellement émancipés. Les “soleils des indépendances”, pour reprendre le titre de l’écrivain africain Ahmadou Kourouma, étaient par avance brouillés.” En définitive, l’affaire Elf a démontré aux yeux du monde et des Africains, comment les richesses africaines sont retournées, ou retournent…contre elle.

Roland TSAPI

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