Afrique : l’identité perdue

Victime des accidents de l’histoire, l’Africain peine à se reconnaître lui-même, perdu dans les identités étrangères dans lesquelles il cherche vainement à se reconnaitre.  

Connais-toi toi-même », disait Socrate, un philosophe grec du 5ème siècle avant Jésus christ, reconnu comme l’un des créateurs de la philosophie morale. Chacun, nous dit Socrate, dispose du savoir en lui-même, il suffit de se les rappeler. Chez lui, la philosophie ne désigne pas, comme chez les sophistes, l’acquisition d’un savoir, mais une manière de s’interroger, de se mettre en question, une forme de souci de soi. 25 siècles et 22 ans après le développement des pensées de Socrate, son précepte s’applique encore plus que jamais à l’Africain, qui refuse obstinément de se connaitre et reconnaitre ses propres valeurs. Ce témoignage anonyme en dit encore long.

Visage inconnu

Perruques

« Je suis une jeune maman camerounaise qui vit quelque part en Europe. Il y’a deux ans environ, je suis allée au parc du quartier avec mon fils. Il y avait un banc sur lequel étaient assises deux femmes caucasiennes, la trentaine environ. C’est alors qu’une femme noire qui passait dans la rue leva la main pour les saluer. Les deux femmes blanches  n’avaient pas l’air de la reconnaître. L’une des femmes  regarda autour d’elle pour se rassurer que la femme noire au loin s’adressait bien à elles, puis elle leva  timidement la main et balança avec un léger sourire. La femme noire dans la rue sourit et continua son chemin. Les deux femmes caucasiennes se regardèrent l’air surprises et l’une d’elles lança: – Tu la connais? Je voyais qu’elle s’adressait à nous, mais je ne l’ai pas reconnu.  L’autre femme répondit: – Tu vas rire, mais je ne l’ai pas reconnu non plus. J’étais un peu gênée de la voir nous saluer sans réponse. C’est pour ça que j’ai levé la main. L’autre femme en riant, dit: – Ah les femmes africaines!  Quand tu penses finalement les connaître, c’est à ce moment qu’elles changent de perruques. Elles changent tout le temps de tête. C’est difficile de les reconnaître dans ces conditions. – Ouiiii!! Renchérit l’autre. Elles ont des tonnes de perruques qu’elles  changent tout le temps. Ça ne s’arrête jamais. Surtout celles qui ne sont pas nées ici en Europe. Tu penses que c’est culturel? – Non,  je pense que c’est  un trouble de la personnalité. Surprise, l’autre demanda: – Un trouble de la personnalité aussi généralisé?  La majorité de ces femmes changent de perruques comme on change de caleçon. Je pense que leurs cheveux naturels ne poussent pas. D’un air convaincant, l’autre répondit: – Ohhh si, ça pousse et même très bien. Mais Elles n’aiment pas leurs cheveux. Elles préfèrent les perruques qui ne ressemblent même pas à leurs cheveux. Tu sais, lorsqu’on ne sait pas qui on est vraiment, on est tout le monde et en même temps personne.

Je venais de découvrir en quelques secondes que je ne savais pas qui j’étais, que j’étais tout le monde et en même temps personne. C’était vrai. J’avais des perruques chinoises, européennes, indiennes, brésiliennes, péruviennes, etc, j’étais tout, sauf moi-même

Regret

Des modèles de tresses africaines

Il eut un petit temps de silence, puis elle continua: Ces femmes ont perdu leur fierté depuis les événements traumatisants de l’esclavage et pendant la colonisation. Leurs racines ont été détruites et maintenant, elles ont de sérieux problèmes d’identité.  C’est pour cela qu’elles copient sans arrêt, tout ce qu’elles voient. Plusieurs se blanchissent la peau et les hommes noirs aiment et encouragent ça. Tiens! Il y a deux semaines,  ma nouvelle voisine congolaise était blonde avec des cheveux courts bouclés, la semaine dernière, elle était rousse avec des cheveux lisses. En allant accompagner ma fille ce matin, je l’ai vu avec une perruque brune ondulés. Peut-être c’était elle dans la rue avec la perruque chinoise. Les deux femmes ont éclaté de rire et sont allées jouer avec leurs enfants. J’étais toujours près de l’arbre et j’avais entendu toute leur conversation. J’étais choquée et je voulais aller leur dire que ce n’est pas toutes les femmes africaines qui ont des problèmes d’identité. J’avais envie de leur dire qu’il y’a une nouvelle génération authentique et consciente qui monte en force. J’avais tellement de choses à dire pour défendre ma communauté. Puis je me suis rappelée que moi aussi je faisais partie de ces femmes qui ne sont rien sans leurs perruques. Ces femmes qui changent de tête comme on change de caleçon. J’avais toujours pensé que ça faisait chic, que c’était une preuve d’évolution, de richesse, de statut social… Je venais de découvrir en quelques secondes que je ne savais pas qui j’étais, que j’étais tout le monde et en même temps personne. C’était  vrai. J’avais des perruques chinoises, européennes, indiennes, brésiliennes, péruviennes, etc, j’étais tout, sauf moi-même. Quand je suis arrivée à la maison avec mon fils, j’avais la gorge nouée et je ne pouvais pas me retenir. J’ai versé une larme pour moi, J’ai versé une larme pour mon peuple malade, J’ai pensé à mes ancêtres et j’ai pleuré toute la nuit. »

Pourquoi le m’as-tu vu africain consiste plutôt à vouloir ressembler aux autres, que de faire voir ses propres cultures et valeurs, pourquoi le vin sorti des vignes de Bordeaux est plus célébré par le Camerounais que celui tiré des raphias de Babadjou ?

Long combat

Pour le philosophe grec, le précepte « connais-toi toi-même » appelle l’homme blasé des choses extérieures à prendre une distance ironique par rapport à celles-ci, afin de revenir à lui-même. Ainsi, l’effet de la maïeutique ne s’arrête pas à la découverte de l’ignorance ; il se prolonge dans la réconciliation de la conscience avec elle-même, c’est la cohérence de la conscience qui sert de référence à toute valeur, l’individu doit rester en accord avec lui-même. 24 siècles après Socrate, l’Afrique était passée par la traite négrière, au cours de laquelle son identité a été littéralement annihilée, elle est passée par la colonisation pendant laquelle sa personnalité a été détruite, mais vers 1900, la question de l’identité a été remise au gout du jour par le courant panafricaniste. Avec les pères fondateurs comme Edward Wilmot Blyden, universitaire et diplomate américano-libérien né dans les Caraïbes et Joseph Auguste Antenor Firmin le haïtien, dont les idées ont été perpétuées par les figures telles que Bénito Sylvain, William Edward Burghardt Du Bois ou Joel Augustus Rogers, idées incarnées  après la colonisation par des hommes tels que George Padmore ou  Kwame Nkrumah. Pourquoi, après tant de chemin parcouru et de combat menés, l’Africain n’arrive pas toujours à se connaitre lui-même, ou refuse de la faire ? A qui d’autre, plus qu’aux Africains, l’injonction « connais-toi toi-même » s’adresse-t-elle, avec autant de véracité aujourd’hui ? Pourquoi le m’as-tu vu africain consiste plutôt à vouloir ressembler aux autres, que de faire voir ses propres cultures et valeurs, pourquoi le vin sorti des vignes de Bordeaux est plus célébré par le Camerounais que celui tiré des raphias de Babadjou ? En plus, dans cette tendance à embrasser les choses des autres en dénigrant lui-même les siennes, l’Africain croit être civilisé, être un savant. Mais Socrate dans sa pensée, était arrivé à conclure : « Ceux qu’on vante le plus me satisfont le moins, et ceux dont personne ne fait cas – c’est-à-dire les simples, les artisans – je les trouve beaucoup plus près de la sagesse »

Roland  TSAPI

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