Afrique : la quête permanente de l’identité

Dès les années 60, des signes avant-coureurs d’une catastrophe alimentaire en Afrique étaient perceptibles. La sonnette d’alarme a été tirée mais les dirigeants sont restés sourds, plus préoccupés à perpétuer la politique du colon. La réalité rattrape le continent qui a pourtant tout intérêt à se ressaisir

René Dumont, agronome amoureux de l’Afrique

L’Afrique noire est mal partie, c’est le titre d’un ouvrage écrit par René Dumont en 1962, quand à peine les européens commençaient à se faire remplacer dans les bureaux administratifs des colonies par les noirs en cravate en parlant d’indépendance. En 2012, 50 ans après, Charlotte Paquet-Dumont, présidente d’honneur de la Fondation René Dumont écrivait que « ce n’est pas par hasard si, cinquante ans après sa parution, le livre de René Dumont soulève toujours autant d’intérêt, de débats et de controverses. Comme un bon professeur, René Dumont a grondé, peut-être un peu fort, ceux qu’il voulait aider. Mais on ne peut ignorer qu’il s’est surtout employé à suggérer des pistes et à proposer des solutions que son métier lui permettait d’identifier, avec un combat majeur : le développement d’une agriculture vivrière locale. Il serait injuste de dire que René Dumont s’opposait systématiquement aux cultures de rentes. Il y voyait l’espoir qu’une collectivité humaine partage un jour une richesse qui appartienne à tous, créatrice d’emplois, … La relecture de l’ouvrage…nous permet de dégager chez lui un souci constant : celui d’inviter ses amis africains et tous ses contemporains à utiliser intelligemment le sol nourricier, à ne pas gaspiller les richesses collectives et à respecter l’environnement. C’est dans cette progression de constats et de propositions qu’il en est venu à mettre aussi fortement l’accent sur la responsabilité ultime de chacun dans la protection de nos écosystèmes. René Dumont était déterminé à obtenir rapidement plusieurs bons résultats : à la fois valoriser le travail agricole, produire suffisamment d’aliments pour tous, mais aussi s’assurer que la production de biens et de services ne soit pas constamment dépassée par la croissance démographique. Son plaidoyer pour un meilleur contrôle des naissances visait surtout à imposer le respect des femmes et des jeunes filles, et le partage équitable des tâches familiales et sociales. » Abdou Diouf, ancien président du Sénégal et président de la Francophonie quant à lui, toujours en 2012, rappelait que  « L’Afrique, parce qu’elle est désormais une des principales, sinon la première, réserves de matières premières, de sources d’énergie renouvelables et de terres cultivables, parce qu’elle est le lieu d’une croissance démographique qui n’a pas encore atteint le point de transition, parce qu’elle est en quête de modèles politiques, économiques et sociaux capables de lui donner sécurité et stabilité, l’Afrique donc est bien aujourd’hui le continent du futur, celui d’où viendra la croissance indispensable au fonctionnement du monde »

Le 3ème niveau est constitué des « indifférents ». Les « pourvu que », la pure race des égoïstes myopes (pourvu que mon salaire tombe, pourvu que je n’aie pas d’ennuis, pourvu que rien n’arrive à ma famille…).

Gâchis

Norbert Zongo

60 ans que la sonnette d’alarme a été tirée, mais qu’ont fait les Africains de cette prophétie ? Voici ce qu’écrivait Norbert Zongo, ce journaliste burkinabè assassiné le 13 décembre 1998, dans l’éditorial du premier numéro de son journal l’Indépendant paru le 03 juin 1993 : « Les peuples comme les hommes finissent toujours par payer leurs compromissions politiques : avec des larmes parfois, du sang souvent, mais toujours dans la douleur… En Afrique, la compromission des peuples s’effectue à 3 niveaux : Le 1er niveau est constitué d’intellectuels opportunistes qui se servent de leurs connaissances livresques pour aider les dictateurs à donner un contour idéologique et politique à leur tyrannie…Le tyran peut voler, tuer, emprisonner, torturer… il sera défendu, intellectuellement réhabilité par des « cerveaux » au nom de leurs propres intérêts. Résultat : la plupart de ces intellectuels finissent par s’exiler, ou sont froidement exécutés ou « se suicident » en prison. Les plus heureux sont ceux qui sont dépouillés de leurs biens et de leurs privilèges avant d’être jetés en pâture au peuple… Un tyran n’a pas d’amis éternels.

Le 2ème niveau est constitué par les opposants de circonstance. Ils se battent et entraînent des hommes sincères avec eux avant de rejoindre l’ennemi d’hier, avec armes et bagages, surtout avec la liste des opposants sincères. Résultat : ils bénéficient des grâces du tyran pendant quelques temps avant d’être éjectés, emprisonnés ou tués… Un dictateur n’a confiance en personne, surtout pas en un ancien opposant. Le 3ème niveau est constitué des « indifférents ». Les « pourvu que », la pure race des égoïstes myopes (pourvu que mon salaire tombe, pourvu que je n’aie pas d’ennuis, pourvu que rien n’arrive à ma famille…). Comme nous le disait un brave ami togolais dans les années 1980 : « pourvu que les bateaux continuent de venir au port, Eyadema peut faire ce qu’il veut. On le laisse avec Dieu » – notre ami est actuellement réfugié à Cotonou et les bateaux mouillent toujours au large de Lomé. Résultat : personne n’échappe à une dictature lorsqu’elle s’installe dans un pays. Comme le dit la sagesse populaire, chaque peuple a le régime qu’il mérite. Et chaque compromission avec une dictature est toujours payée au prix fort. La règle ne souffre pas d’exception. »

Cet éditorial de Norbert Zongo était intitulé « le sens d’un combat. » Dans la société camerounaise, chacun dans son âme et conscience sait où est sa place dans ces 3 niveaux de compromission, et comment chaque jour il y sécurise sa zone de confort, pour trouver que le problème est l’autre. Aujourd’hui le nouveau diable tout trouvé est la guerre en Ukraine. C’est elle qui rend la tomate et les légumes hors de prix sur le marché camerounais. René Dumont parlait de l’Afrique noire mal partie, mais 60 ans après, l’attitude des certains Africains laisse plutôt croire qu’ils n’ont pas l’intention de prendre le départ, pour parler de mal partir. Mais les faits sont constants, on ne le dira jamais assez, l’Afrique est l’avenir, riche et prospère, elle n’a pas à avoir faim, qu’il y ait la guerre sur Mars ou Neptune. Les autres l’ont compris, l’espoir est que l’Africain lui-même le comprenne, au plus tôt.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *