Afrique : la deuxième colonisation

Les méthodes utilisées depuis les années 1800 pour asseoir la domination occidentale sur l’Afrique, par l’occupation des terres, est la même utilisée au début des années 2000, les leçons du passé n’ont pas été apprise par un continent qui continue de brader sa souveraineté

Le continent africain, après avoir été vidé pendant des siècles de sa substance humaine par le biais de la traite négrière, a par la suite fait l’objet d’une occupation littérale, manifestée par l’accaparement des terres, au point de mettre en doute l’adage selon lequel la terre appartient aux premiers occupants. Au Cameroun par exemple, selon les auteurs du livre Kamerun, à la fin des années 1800, ce qui intéresse les puissances coloniales dans leurs « possessions » ultramarines, c’est d’abord leur potentiel agricole. Et c’est avant tout aux grandes firmes qu’est confié le soin de les exploiter et de les exporter. L’ordre des priorités, édicté par le chancelier allemand Bismarck, est assez clair : « Le marchand d’abord, le soldat ensuite. » Le « Kamerun », protectorat allemand de 1884 à 1916, est un exemple assez typique de cette philosophie. C’est d’ailleurs sous l’influence d’un homme d’affaires de Hambourg, Adolph Woermann, dont la compagnie a installé une maison de commerce à Douala en 1868, que Bismarck, d’abord hostile au projet colonial, se serait laissé convaincre d’investir cette partie de l’Afrique. Le Kamerun devient rapidement un paradis pour les firmes allemandes, à commencer par les compagnies commerciales qui consolident leurs positions (Woermann, Jantzen und Thoermalen). Viennent ensuite les grandes sociétés concessionnaires comme la Sudkamerun Gesellschaft et la Nord-West Kamerun Gesellschaft, qui se voient confier de vastes plantations, lesquelles, en 1914, occuperont 121 000 hectares et emploieront, par le biais d’un recrutement brutal et anarchique, 18 000 travailleurs. Comme partout ailleurs en Afrique, il s’agit de transformer le territoire en réservoir de matières premières. Ce sont les palmiers à huile et les hévéas sauvages qui intéressent les Allemands, mais aussi, dans une moindre mesure, le cacao, les bananes, le tabac, le bois. Pour exporter ces richesses vers l’Europe, mais aussi pour resserrer leur emprise sur les populations, les Allemands développent les infrastructures. Le chemin de fer fait son apparition, qui relie les plantations au littoral. Grâce à son port, la ville de Douala, qui devient la capitale en 1909, s’affirme comme la plaque tournante de l’économie du pays. Laissant les grandes compagnies imposer leur ordre, l’administration allemande se contente de les épauler, de les protéger et d’écraser les rébellions indigènes…Les rêves expansionnistes allemands s’évanouissent avec la guerre. Mais le nouvel ordre qui s’installe à sa sortie n’est pas très différent de celui qu’avaient imposé les Allemands. Statu quo ante bellum : ce sont à nouveau les intérêts économiques qui mènent le jeu. La France et le Royaume-Uni s’étant partagé le territoire sous l’égide de la SDN, qui transforme le « Kamerun » en deux mandats, de nouvelles sociétés s’installent, avec les mêmes méthodes.

Aujourd’hui

Depuis les années 2000, on assiste à la deuxième colonisation par l’accaparement des terres en Afrique. En 2010, un total de 56 millions d’hectares a été vendu en Afrique à des entreprises étrangères, soit l’équivalent de la superficie du Kenya. Pour le cas du Cameroun, on estime en 2019, à 125 mille hectares de terres agricoles occupées par la Chine. Et tout commence en 2006, quand IKO, une filiale de la Shaanxi Land Reclamation General Corporation (connue également sous le nom de Shaanxi State Farm), a signé un accord d’investissement de 120 millions de dollars US avec le gouvernement du Cameroun, qui lui a donné la ferme rizicole de Nanga-Eboko et un bail de 99 ans sur 10.000 hectares supplémentaires  dont 2.000 hectares à Nanga-Eboko (près de la ferme rizicole), et 4.000 hectares dans le district voisin de Ndjoré. Sans oublier l’acquisition  par le groupe chinois GMG Global, basé à Singapour, et le conglomérat Sinochem basé en Chine, de la société camerounaise de production d’hévéas, Hevecam. Un graphique du China Africa Research Initiative (CARI), indique que le Cameroun est le premier sans second véritable, des pays où la Chine a le plus investi sur les terres agricoles dans tout le continent africain. Et la particularité de l’Empire du milieu, c’est qu’il ne se limite pas à obtenir des terres par des moyens généralement contestés par les locaux, il va plus loin pour voir ce qu’il y a dans le sous-sol.  La société Sinosteel Cam SA, filiale du géant minier chinois Sinosteel Corporation, a obtenu du gouvernement camerounais depuis le 6 mai 2022 l’autorisation  de l’exploitation du gisement de fer de Lobé à Kribi, pour ne citer que le dernier cas en date.

A l’époque de la première colonisation, les firmes dominatrices coloniales étaient protégées par l’administration coloniale qui usait de tous les moyens, y compris la force pour étouffer toute contestation. Ce rôle est aujourd’hui sous-traité à l’administration locale pour les mêmes missions, briser les contestations.

Mêmes méthodes

Comme par le passé, à l’époque de la domination allemande et de ses successeurs français et britannique, cet accaparement des terres ne se fait pas sans douleur. Les propriétaires coutumiers sont dépossédés et transformés par la suite en ouvriers agricoles sur leurs propres terres, où ils travaillent dans des conditions inhumaines. Le Njok-Massi est revenu sous une nouvelle forme. A l’époque de la première colonisation, les firmes dominatrices coloniales étaient protégées par l’administration coloniale qui usait de tous les moyens, y compris la force pour étouffer toute contestation. Ce rôle est aujourd’hui sous-traité à l’administration locale pour les mêmes missions, briser les contestations. Les mouvements d’humeurs souvent enregistrés dans ces plantations et dans les entreprises étrangères en général, où les ouvriers locaux dénoncent le traitement inhumain et l’inexistence des droits sociaux, sont toujours étouffés par l’administration locale, au nom de « la paix sociale » et « des relations amicales », et transformés en réunions de concertation, d’où les ouvriers sortent toujours avec plus de plaintes. Que ce soit dans les années 1900 ou les années 2000, les mêmes techniques de domination de l’Afrique se reproduisent, seuls les acteurs ont changé.

Roland TSAPI

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