Afrique : décoloniser les consciences

Le projet de colonisation de l’Afrique s’est davantage fait sur les consciences des populations, qui depuis lors fonctionnent comme des machines en mode auto destruction. Aujourd’hui, les combats politiques pour le retour à la dignité ne suffisent plus, il faudra davantage agir sur le mental.

L’actualité au Mali depuis la prise du pouvoir par le colonel Assimi Goïta, symbolise désormais le refus de la néo colonisation et la restauration de la dignité africaine. Le Mali est depuis lors décidé à tourner la page de la France. Le ministre des Affaires étrangères et de la coopération internationale Abdoulaye Diop, a encore réitéré le 17 octobre 2022 à New York,  en marge de la réunion du Conseil de sécurité « le Mali se réserve le droit de recourir à la légitime défense, conformément à l’article 51 de la Charte des Nations Unis, si la France continue à porter atteinte à la souveraineté de notre pays, à son intégrité territoriale et à sa sécurité nationale ». Mais la dignité africaine réclamée, ne se trouve pas seulement dans la gestion des affaires du pays qui doit revenir aux nationaux en mesure de décider en toute âme et conscience en tenant compte des aspirations du peuple, sans recevoir des directives de l’extérieur, il s’agit aussi et surtout pour les peuples africains de retourner à leurs valeurs culturelles absorbées par la civilisation occidentale.

Une femme faisait des tours avec une petite assiette remplie de bâtons de cigarettes et de bûchettes d’allumettes pour les fumeurs, tandis qu’une autre vous tendait du pain sec accompagné d’arachides salées cuites à la vapeur. Et personne ne s’en plaignait car on était venu partager la peine de la famille éprouvée.

Coutumes authentiques

Ce témoignage  de Guy Marcelin Tchako, Professeur des lycées et écrivain, intitulé « L’Afrique moderne et la banalisation de la mort », est une interpellation édifiante. Quelques extraits lisent : « Quand j’étais tout petit, la disparition d’un être cher, fût-il un enfant, un jeune ou un vieux causait beaucoup de peine à la famille, aux voisins et même à tout le village. D’ailleurs, les morts étaient pour la plupart des personnes âgées….Je me souviens qu’une grand-mère qui avait perdu son mari pourtant âgé de plus de 90 ans pouvait pleurer pendant des semaines voire des mois. Elle se couchait sur des feuilles de bananiers, devait rester pieds nus pendant des jours ou des semaines, parfois sans manger, si oui ce qui n’était pas cuit dans une marmite. Je me rappelle également que le deuil était un moment de grande tristesse. Il était interdit aux enfants de voir un corps…On organisait des veillées sans corps au cours desquelles on chantait pour détendre l’atmosphère. Je me souviens que la bière ne coulait pas à flots. Une femme faisait des tours avec une petite assiette remplie de bâtons de cigarettes et de bûchettes d’allumettes pour les fumeurs, tandis qu’une autre vous tendait du pain sec accompagné d’arachides salées cuites à la vapeur. Et personne ne s’en plaignait car on était venu partager la peine de la famille éprouvée. Quelque part dans la cour du deuil, une table était installée. C’est là que chaque habitant du village, homme ou femme devait passer verser sa petite contribution qui était enregistrée dans un cahier prévu à cet effet. Ça pouvait être 100, 200 ou 500f. Et personne ne s’en plaignait. C’était la solidarité africaine. On n’avait pas besoin de musique pour nos veillées. Dans le village, nous avions nos animateurs- maisons. De vrais artistes très inspirés d’ailleurs. Ils pouvaient chanter jusqu’au petit matin, .Et ils étaient contents de le faire. Ils avaient juste besoin d’un peu de carburant, c’est-à-dire quelques litres de vin blanc. Après l’enterrement, on se rasait complètement, fut-il un parent, un cousin proche ou éloigné.

Quand j’ai grandi, j’ai trouvé que le deuil est devenu le moment idéal pour exhiber ses richesses. On parle même du 11 février pour désigner le deuil des pauvres et du 20 mai pour le deuil des riches

Banalisation de la mort

Aujourd’hui, la mort est devenue banale. Les jeunes meurent plus que les vieux. A cause de la convoitise. A cause de la course effrénée à l’argent et aux biens éphémères de ce monde. On veut devenir riche à tout prix et à tous les prix, même au prix du porte- monnaie magique ou des sectes pernicieuses. On veut vite arriver là où son père n’a pas pu arriver. La veuve, très souvent joyeuse, est plus belle à la morgue que le jour de son mariage….Le bon vin blanc de mon enfance a cédé place à la bière. Quand j’ai grandi, j’ai trouvé que c’est dans les bars que se déroulent désormais les veillées. Le pauvre corps est abandonné tout seul au salon, depuis que quelques hypocrites ont versé des larmes de crocodile à la morgue… Quand j’ai grandi, j’ai trouvé que le pain sec et les arachides bouillies ont laissé place au service traiteur. Et pendant le service, on fait des montagnes de nourriture. Les femmes de leur côté, sont venues au nom de leurs multiples associations : femmes capables, femmes battues, et que sais-je encore ? Leurs kabas sont pleins d’emballages plastiques. Quand j’ai grandi, j’ai trouvé que le deuil est devenu le moment idéal pour exhiber ses richesses. On parle même du 11 février pour désigner le deuil des pauvres et du 20 mai pour le deuil des riches. Quand j’ai grandi, j’ai trouvé qu’on ne se rase plus et que le meilleur deuil c’est celui où l’on a bien mangé, bien bu et où la veuve avait la greffe brésilienne la plus chère. La mort ne dit plus rien à personne car on meurt comme des mouches. Certains ont même eu la belle idée de remplacer le mot obsèques par “célébration de vie”. Il faut tout faire pour célébrer, fêter, festoyer…Vive l’Afrique et ses nouvelles valeurs ! » Fin de témoignage.

Conscience

Dans la quête de la dignité africaine, la guerre sera loin d’être finie si les victoires engrangées au sommet ne sont pas sous tendues et accompagnées par des mouvements de réveil des consciences au sein de la société. Pour mieux asseoir leur mainmise sur l’Afrique, les impérialistes ont surtout travaillé sur le mental, et une fois la bataille gagnée à ce niveau, ils se sont frottés les mains, le reste devant aller de soi. Ils n’auront plus à dévaloriser l’Africain, son cerveau était déjà programmé pour qu’il se déprécie lui-même, se dévalorise, déteste ce qu’il était, ce qu’il faisait et comment il le faisait. Et tout a été mis à contribution pour y parvenir : l’église, l’école, le cinéma, la musique, la mode, tout cela résumé dans le mot « civilisation. » Pendant que les batailles se mènent au sommet, la société elle, doit prendre conscience…que sa conscience est encore plus colonisée.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *