Afrique : À l’épreuve du ponce-pilatisme

La faute aux autres, ce qui se passe ne nous regarde pas, cette attitude d’indifférence inspirée de l’histoire de Ponce Pilate de la bible est devenue propre à chaque citoyen au niveau national et continental. L’on croit que le sous-développement qu’on subit est causé par l’autre, en refusant chacun à son niveau de prendre ses responsabilités.

Je n’y suis pour rien… pourtant!

Dans les écrits de la bible, est racontée l’histoire de Ponce Pilate et la crucifixion de Jésus Christ. Au chapitre 27 du livre de Matthieu de la version Louis Segond, on lit à partir du verset 19 : « Pendant qu’il était assis sur le tribunal, sa femme lui fit dire: Qu’il n’y ait rien entre toi et ce juste; car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. Les principaux sacrificateurs et les anciens persuadèrent à la foule de demander Barabbas, et de faire périr Jésus. Le gouverneur prenant la parole, leur dit: Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche? Ils répondirent: Barabbas. Pilate leur dit: Que ferai-je donc de Jésus, qu’on appelle Christ? Tous répondirent: Qu’il soit crucifié! Le gouverneur dit: Mais quel mal a-t-il fait? Et ils crièrent encore plus fort: Qu’il soit crucifié! Pilate, voyant qu’il ne gagnait rien, mais que le tumulte augmentait, prit de l’eau, se lava les mains en présence de la foule, et dit: Je suis innocent du sang de ce juste. Cela vous regarde. Et tout le peuple répondit: Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! Alors Pilate leur relâcha Barabbas; et, après avoir fait battre de verges Jésus, il le livra pour être crucifié. » De cette histoire vient l’expression « se laver les mains », pour dire se dégager de toute responsabilité, ne pas se salir dans une affaire. Le nom de ce gouverneur de la Judée a également engendré le mot « ponce pilatisme », synonyme de fuite de ses responsabilités en invoquant des prétextes fallacieux.

Pilate incarne alors une attitude qui semble dominer de nos jours, celle de l’indifférence, du manque d’intérêt, du primat de l’opportunisme. Pour vivre tranquillement et à son avantage, il n’hésite pas à fouler aux pieds vérité et justice

Hypocrisie

Le ponce pilatisme est devenu l’habitude quotidienne de tous, du paysan au président de la république, en passant par le père de famille, l’épouse, le voisin, l’employé, le patron, le conducteur de moto, le passager, le policier, le sous-préfet,  le magistrat, le ministre. A tous les niveaux tout le monde se lave les mains, personne n’a rien à voir avec rien, personne ne veut se salir les mains, tout ce qui arrive est la faute de l’autre. C’est parce que le maire n’a pas curé les caniveaux qu’il y a inondation à la moindre pluie, c’est parce que l’Etat n’a rien dit qu’on s’est installé sur le domaine public. La corruption, tout le monde s’en lave les mains, c’est le système, comme si le système est fait des arbres. La mauvaise gouvernance, le pillage des deniers publics, le déni des libertés civile et politique, le marasme économique, c’est à cause du blanc, du colon qui a instauré le système…même le président de la république, c’est la maître colonial qui l’a choisi… Le Camerounais, l’Africain se complait dans le ponce pilatisme depuis des siècles. Mais en réalité, dans l’histoire, Ponce Pilate en se lavant les mains avait simplement fait preuve d’une grande irresponsabilité, de lâcheté. En tant que gouverneur de la Judée, il avait la compétence nécessaire pour faire ce qui était juste, étant lui-même convaincu qu’il n’y avait pas matière à accusation. Mais il fit semblant de s’en remettre au peuple, et laissa faire. Avec le temps, l’attitude de Ponce Pilate a fait l’objet de moult interprétations dans la littérature chrétienne. D’après le site internet vatican.va, « un visage différent de Pilate apparaît : il semble incarner l’équité et l’impartialité traditionnelles du droit romain. Par trois fois, en effet, Pilate tente d’innocenter Jésus pour insuffisance de preuves, en le menaçant tout au plus de la sanction disciplinaire de la flagellation. De fait, l’accusation ne résiste pas à un examen judiciaire sérieux. Pilate manifeste donc une certaine ouverture d’esprit, une disponibilité qui, néanmoins, s’estompe progressivement et s’éteint. Sous la pression de l’opinion publique, Pilate incarne alors une attitude qui semble dominer de nos jours, celle de l’indifférence, du manque d’intérêt, du primat de l’opportunisme. Pour vivre tranquillement et à son avantage, il n’hésite pas à fouler aux pieds vérité et justice…Cette attitude est pure amoralité ; elle paralyse la conscience, elle éteint le remords et elle émousse l’intelligence. »

On accuse les multinationales occidentales de venir en Afrique piller les ressources naturelles, alors que ces dernières admettent devant la justice de leurs pays qu’elles passent par les dirigeants et autres hauts responsables africains pour avoir accès à ces ressources, contre des fortes enveloppes.

Faire face

Au-delà des habitudes quotidiennes, le ponce-pilatisme dans lequel se complaisent les Africains s’est avéré néfaste et compromet le développement. Les Africains en général continuent pour la grande majorité à rejeter la responsabilité de leur malheur sur la colonisation et l’impérialisme, tout en lui faisant complètement allégeance. On accuse les multinationales occidentales de venir en Afrique piller les ressources naturelles, alors que ces dernières admettent devant la justice de leurs pays qu’elles passent par les dirigeants et autres hauts responsables africains pour avoir accès à ces ressources, contre des fortes enveloppes. Les affaires Elf en France et Glencore aux Etats Unis et en Angleterre en sont des exemples patents. Inconsciemment, les Africains ont abandonné leur destin entre les mains des autres, et dans une fuite en avant permanente, se confortent dans l’idée que le changement de leur situation dépend des autres. Comme Ponce Pilate, tout le monde prétend ne rien avoir avec des situations dont il détient pourtant la clé de l’énigme. On reste dans l’indifférence qui est en réalité la mort lente de l’humanité véritable. Et Mgr Laurent Monsengwo Pasinya, archevêque de Kisangani en République démocratique du Congo, disait en 2013 sur la situation de l’Afrique : « Et pourtant l’Afrique est et vaut plus que cela ; car malgré tout elle vit encore, elle travaille, elle résiste et refuse de mourir. C’est qu’elle est fondée sur un socle de valeurs qui depuis cinq siècles, l’empêchent de disparaître. L’Afrique a survécu aux affres de l’esclavagisme ainsi qu’aux rudes contraintes de la colonisation et de la guerre froide ; à présent elle affronte sans résignation ni défaitisme le joug de la mondialisation. L’histoire de l’Afrique, marquée par tant d’épreuves et de souffrances, est une véritable école d’humanité.  Comme dit le sage, « il y a des réalités qu’on ne voit bien qu’avec des yeux qui ont pleuré. »

Roland TSAPI

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