Affaire Glencore : la justice face à ses responsabilités

Après les aveux de la multinationale Glencore d’avoir corrompu les dirigeants de la Sonara, de la Snh et des membres du gouvernement pour gagner des contrats au Cameroun, la justice camerounaise reste la seule à rassurer les populations par l’ouverture des enquêtes judiciaires, que les ressources naturelles ne sont pas la chasse gardée de certains. La préservation de la paix sociale passe aussi par là

Exploitation minière, le flou même sur le terrain

Paix, Travail, Patrie. Ces trois mots accompagnent les emblèmes du Cameroun, ils sont appris à tous les enfants de la Nation dès leurs premiers pas à l’école. Ils sont prononcés dans tous les discours officiels, le président Paul Biya en est même arrivé à se donner le surnom de « mendiant de la Paix ». Cette paix qu’on part souvent très loin chercher, que l’on visualise parfois comme un visiteur qui va venir de nulle part, alors qu’elle est toute proche, dans la nature. C’est ce que défendait par exemple la militante écologiste kényane Wangari Muta Maathai, prix Nobel de la paix 2004. Elle déclarait au journal Afrique Renouveau en avril 2005 « l’Afrique ne peut pas se permettre d’avoir tant de personnes indécemment riches côtoyant tant d’autres vivant dans une pauvreté déshumanisante », et pour elle, la justice et la paix sociale dépendent surtout de la distribution équitable des ressources naturelles. On ne peut en effet dénombrer à travers le monde le nombre de conflits nés de la mauvaise distribution des richesses naturelles, biens communs à tous. La paix si chère au Cameroun, résiste mal de jours en jours, quand le citoyen lambda n’arrive plus à acheter un litre d’huile de palme, alors que les richesses naturelles sont caporalisées par les dirigeants qui les bradent à volonté en se faisant des milliards de francs cfa au passage. Les cœurs étaient encore apaisés quand ce vaste pillage ne reposait que sur des soupçons, mais les blessures s’élargissent avec les dénonciations des contrats signés par le gouvernement camerounais, livrant le pays pieds et mains liées aux étrangers, et surtout les aveux de la multinationale Glencore, qui en substance explique comment ces contrats sont obtenus, c’est-à-dire en distribuant des milliards aux dirigeants. Le procureur américain Damian Williams, l’un de ceux qui ont poussé la multinationale à passer aux aveux, a déclaré : « l’ampleur de ce système de corruption criminelle est stupéfiante. Glencore a versé des pots-de-vin pour obtenir des contrats pétroliers, éviter les audits gouvernementaux. Glencore a soudoyé des juges pour faire disparaître des poursuites judiciaires. Au fond, Glencore a payé des pots-de-vin pour faire de l’argent (…), et elle l’a fait avec l’approbation, voire l’encouragement, de ses cadres supérieurs. Les accusations criminelles déposées contre Glencore dans le district sud de New York sont une nouvelle étape pour montrer clairement que personne, même pas les multinationales n’est au- dessus de la loi. »

Le Camerounais n’a nul part où aller en premier ressort, personne vers qui se tourner pour demander justice, face à ce qui est désormais avéré, à savoir que les populations sont maintenues dans la pauvreté, la misère et la précarité par ceux-là même qui sont supposés être les gardiens de leurs richesses, et s’assurer en cas de vente, que c’est vendu au meilleurs prix sur le marché. Il n’est surtout pas question pour les garants de la justice de vouloir se réfugier derrière l’illusion de leurs carrières pour ne rien faire, car une bonne carrière ce n’est pas accumuler les médailles et grimper les échelles au point d’en être hors, c’est au soir de cette carrière être fier d’avoir été au service du peuple.

Le juge

La loi, c’est ce qui reste aujourd’hui pour apaiser le cœur des Camerounais. La loi appliquée dans toute sa froideur. La justice camerounaise est aujourd’hui plus que jamais face à ses responsabilités, les procureurs sont plus que jamais interpellés pour être les vrais avocats de l’Etat ou du peuple comme le confère leur mission. Vont-ils laisser les biens de tout le monde, les ressources dont la nature a gratifié le pays, être accaparés par quelques-uns ? C’est désormais une affaire de conscience, et selon l’article 5 du décret 95/048 du 8 mars 1995 portant statut de la magistrature, « les magistrats du siège disposent dans leurs fonctions juridictionnelles, que de la seule loi et de leur conscience. » Dans un article publié dans la Revue libre de droit en 2019, Pacôme Vouffo de l’université de Dschang, reprend à l’introduction les propos de Pierre DRAI, Premier Président de la Cour de Cassation en France dans les années 1998, qui disait : « Dans les pays que la contestation et le bruit désignent comme de vraies démocraties, face au silence ordonné des régimes, parler de la justice- et donc des droits de l’homme-encore et toujours, c’est entretenir la flamme, parfois tremblante, sur laquelle le juge doit veiller et, si besoin, la ranimer, lorsque soufflent des vents mauvais…] l’homme frustré de sa liberté d’aller et de venir, au personnage public violé dans les tréfonds de l’intimité de sa vie privée, au démuni et au sans-grade menacé dans ses droits et libertés fondamentaux, il convient de dire : Cherchez un juge, saisissez-le et exigez de lui qu’il rende justice. » Le Camerounais n’a nul part où aller en premier ressort, personne vers qui se tourner pour demander justice, face à ce qui est désormais avéré, à savoir que les populations sont maintenues dans la pauvreté, la misère et la précarité par ceux-là même qui sont supposés être les gardiens de leurs richesses, et s’assurer en cas de vente, que c’est vendu au meilleurs prix sur le marché. Il n’est surtout pas question pour les garants de la justice de vouloir se réfugier derrière l’illusion de leurs carrières pour ne rien faire, car une bonne carrière ce n’est pas accumuler les médailles et grimper les échelles au point d’en être hors, c’est au soir de cette carrière être fier d’avoir été au service du peuple. En France, Eva Joly qui a instruit l’Affaire Elf, a résisté à des pressions et des offres plus qu’alléchantes, et est rentrée dans l’histoire comme la magistrate qui a ouvert  les yeux des citoyens sur les rouages de la corruption dans les milieux politico-financiers. Ce courage ne manque pas dans la magistrature camerounaise. Par exemple, le 31 mars 2014, la juge du Tribunal criminel spécial Annie Noëlle Bahounoui, a eu le caractère de décerner un mandat de détention provisoire à un ministre en fonction. Même si Louis Bapes Bapes, alors ministre des Enseignements secondaires avait été libéré le lendemain, cela n’enlève rien à la détermination du juge qui avait ainsi prouvé qu’elle a fait son travail. La devise du Cameroun, Paix travail, patrie, interpelle plus que jamais. Glencore a avoué devant les tribunaux américains avoir soudoyé les juges dans les pays africains pour faire disparaître les procédures judiciaires, il ne reste qu’à ceux du Cameroun de laver leur honneur en se saisissant de ces dossiers localement, ou donner raison à la multinationale, en prononçant un non-lieu.

Roland TSAPI

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