Accidents de Nemale : tous coupables

Le terme accident parait inapproprié pour qualifier le drame de Némale qui a fait une quarantaine de mort, car comme les autres drames, c’était la conséquence d’une conjugaison des  négligences humaines  

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Nemale, cette petite localité inconnue jusqu’ici de grand monde, a décidé de sortir de l’anonymat dans la nuit du 26 au 27 décembre, et devenir célèbre. Pas de cette célébrité glorieuse que connaissent Yaoundé, Douala, Bafoussam ou N’Gaoundéré du fait qu’elles sont des capitales régionale, politique et économique. Nemale a décidé plutôt de devenir tristement célèbre, de suivre les pas de Nsam Efoulan il y a 22 ans le 14 février 1998 où on parlait de 250 morts, les pas d’Ebombe il y a 17 ans le 26 janvier 2003 où on parlait de 32 morts et 66 blessés, les pas d’Eséka il y a 4 ans le 21 octobre 2016 où on a compté plus de 80 morts et au-delà de 600 blessés, sans compter les disparus. Nemale, avec ses près de 40 morts, est rentré dans les annales de l’histoire de ces localités qui se sont montrés particulièrement gourmandes en vies humaines, plus gourmandes que bien d’autres localités qui se sont souvent contentées de moins de vie que cela, mais des vies tout de même.

Le Cameroun pleure. Les familles se lamentent dans les foyers, au palais royal de Foumban le Sultan prépare le deuil, dans les bureaux ministériels à Yaoundé on suspend temporairement l’agence de voyage pour « manquements graves à la réglementation en vigueur », en attendant l’issue des enquêtes, les politiques pointent du doigt la mauvaise gestion du pouvoir, la sorcellerie n’est pas épargnée, soutenue par le courant d’idées qui croit aux sacrifices de fin d’année. Chacun cherche le bouc émissaire, et à la fin tout le monde est responsable, mais personne n’est coupable. Sauf qu’il y a des morts, des rêves brisés, des projets tombés dans l’eau, des espoirs perdus, des enfants que les parents ne reverront plus et vice-versa. Dans l’absolu, c’est le pays qui perd ses fils et filles, mais comme le recommande l’adage, s’est-il sûrement assuré qu’il ne perd pas la leçon ?

Négligences

On parle d’accident de la circulation, c’est-à-dire un évènement soudain et imprévu qui met surtout en danger. Mais peut-on dire que ce qui est arrivé à Nemale cette nuit du 26 au 27 décembre 2020 était vraiment imprévu, comme ce qui était arrivé à Ebombé, Nsam Efoulan, Eséka et autres ? Dans tous ces cas une enquête a été ouverte, pour déterminer les responsabilités, savoir qui a fait quoi et qui n’a pas fait quoi. Simplement dit, l’on veut démontrer que si tel avait fait telle chose ou si tel autre n’avait pas fait telle autre chose, on n’en serait pas arrivé là. L’ouverture d’une enquête veut donc dire que le drame aurait pu être évité, ce qui confirme l’idée selon laquelle un accident n’est jamais le fait du hasard, c’est toujours l’aboutissement d’une succession d’erreurs, une conjugaison des négligences humaines.

Drame de Nemale, 26 /27 décembre 2020

Quels sont les acteurs impliqués dans le drame ? Le véhicule qui transportait les passagers était-il en bon état, personne ne pourra mettre la main sur feu pour dire oui. Depuis quand cette voiture a été mise en circulation, elle est arrivée au Cameroun avec quel nombre d’années d’âge ? Une chose est certaine, ce véhicule ne pouvait plus être en circulation dans un pays qui se respecte, qui est soucieuse de la sécurité, mais comme le Cameroun est le dépotoir des véhicules de seconde main. Et le chauffeur du bus, était-il en état de conduire sans risque, quel est son rythme de travail, son salaire lui permet-il d’être serein au volant et de ne pas faire du ramassage pour arrondir les fins de mois, est–il inscrit à la Caisse nationale de prévoyance sociale, si non pourquoi ? L’inspection du travail s’est-elle rassuré que les employés de l’agence de transport travaillent dans des conditions décentes et en respect de la réglementation en la matière, et s’il y a faille quelque part, pourquoi l’avoir tolérée ? La route elle-même sur laquelle le drame a eu lieu, est-elle aux normes ? Existe-t-il des panneaux de signalisation en bon état le long de la route, la visibilité est-elle bonne la nuit sans obstruction par la broussaille en bordure, quelle précaution particulière avait-t-elle été prise à cet endroit précisément où il y un ravin pour éviter que les usagers ne s’y retrouvent ? Ou plus simplement, pourquoi en 2020, il n’existe pas toujours d’autoroute qui relie la capitale politique aux régions de l’Ouest et du Nord-Ouest, à la capitale économique, qui est Douala, aux villes frontalières par les régions de l’Est et du Sud ?

Drame d’Eseka, 21 octobre 2016

Investigation

Il est fort à parier qu’une enquête minutieuse mettrait tout le système en prison pour ce énième drame. Sauf qu’en le faisant cela ne réveillera pas les morts, tout comme en mettant tout un gouvernement en prison pour détournement des deniers publics, cela n’a pas remis dans les caisses de l’Etat le corps du délit qui était des fortes sommes d’argent détournées. Ces morts de Nemale devraient plutôt servir d’ultime alerte, qui indique que le feu est au rouge depuis longtemps, et qu’il faille remettre les choses en ordre chacun à son niveau. Le jeu de ping pong qui consiste à se rejeter les responsabilités ou à trouver le coupable ailleurs est improductif, il s’agit ici pour chacun de se refaire une introspection, un examen profond de conscience. En commençant par le Gouvernement qui a le devoir régalien de s’assurer de la sécurité des biens et des personnes, des bonnes conditions de travail, de l’entretien des infrastructures  et qui perçoit de l’argent du budget de l’Etat pour cela. Ensuite une attitude citoyenne des employeurs qui devraient plus que jamais tenir compte de la responsabilité sociétale des entreprises, savoir qu’il faut investir sur la ressource humaine autant sinon plus qu’on ne le fait sur le matériel, car un employé mal payé peut facilement mettre en péril un investissement des centaines de millions, et c’est une perte économique. Enfin l’employé lui-même, qui est le conducteur dans le cas d’espèce, paix à son âme. Son décès doit aussi appeler à la conscience de ses collègues, la responsabilité ultime qui est la leur, eux qui sont au bout de la chaine. On aurait beau avoir de bonne route, des véhicules sortis d’usine et payer un salaire de pétrolier à un chauffeur, s’il est irresponsable le problème restera entier. Hommage ultime aux victimes de Nemale

Roland TSAPI

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