8 mars : la femme et les droits de la femme

Les droits de la femme, qui fondent la célébration de la journée internationale, sont relégués au second plan par la puissance publique qui privilégie les cérémonies festives

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La femme camerounaise, sous l’impulsion du ministère de la Promotion de la femme et de la famille, a célébré le 8 mars 2020 la 35eme édition de la journée internationale des droits de la femme. L’origine de cette journée s’ancre dans les luttes ouvrières et les nombreuses manifestations de femmes réclamant le droit de vote, de meilleures conditions de travail et l’égalité entre les hommes et les femmes, qui agitèrent l’Europe et le monde occidental, au début du XXe siècle. La création d’une « Journée internationale des femmes  est proposée pour la première fois en 1910, lors de la conférence internationale des femmes socialistes, par Clara Zetkin, et s’inscrit alors dans une perspective révolutionnaire.

Elles applaudissent à la tribune tandis que les femmes meurent au front

La revendication des droits fondamentaux de la femme est ainsi la quintessence de cette journée. Une journée au cours laquelle la femme devrait exprimer son mal être social, en dénonçant toute les injustices qu’elle subit au quotidien aussi bien de la société qui tend à la marginaliser, que de l’homme qui travaille à la maintenir au second plan.  En France, d’après le journal le Monde, la célébration du 8 mars a réuni à Paris quelque 60 000 personnes selon les organisateurs, des femmes comme des hommes, ont défilé derrière une banderole proclamant « On arrête toutes » mot d’ordre d’une « grève féministe » qui entendait montrer que « quand les femmes s’arrêtent, tout s’arrête ». Il s’agissait pour les manifestants de dénoncer les violences sexuelles et sexistes, les inégalités de salaire ou la réforme des retraites et ses effets supposés négatifs pour les femmes. Là-bas la journée internationale des droits de la femme est donc purement une affaire des mouvements féministes, qui s’organisent et prennent d’assaut les rues en cette journée pour faire entendre leurs voix, clamer l’injustice que les femmes subissent et exiger que les lignes bougent.

L’Etat neutre ailleurs

En France, l’Etat n’est impliqué que dans l’encadrement des manifestants, qui choisissent leurs messages, leurs itinéraires, et même leur tenue s’ils en jugent l’opportunité et la nécessité. Cette année par exemple, explique un observateur français, « Les cortèges de nombreux pays – y compris ceux en France – étaient en effet parés de violet, couleur symbolisant le féminisme. C’est notamment la couleur qu’a choisi le collectif Nous toutes, très présent dans les manifestations pour les droits des femmes, et contre les violences sexuelles et sexistes. A l’origine, ce sont les suffragettes anglaises, qui luttaient pour le droit de vote des femmes, qui ont été les premières à adopter cette couleur au début du XXe siècle, au côté du blanc et du vert. Le violet a été conservé par de nombreux collectifs féministes contemporains, notamment parce qu’il présente l’avantage de n’être associé à aucun courant politique (contrairement au rouge, au blanc ou au noir), et parce qu’il résulte du mélange du bleu et du rose, deux couleurs que l’on associe au masculin et au féminin. Elle n’est cependant pas la seule couleur des mouvements féministes. En France le collectif Georgette Sand a par exemple choisi d’allier le vert et le violet. En Argentine, les militantes pour le droit à l’avortement ont également fait du vert leur couleur de ralliement, adoptée par la suite dans d’autres pays d’Amérique latine. »

Les missions dévoyées de la journée

Au Cameroun, cette journée de revendication a simplement été récupérée par le gouvernement qui l’a dévoyé de son objectif principal et vidé de sa substance. Il lui a dans le même temps imposé une tenue, un pagne dont les effigies, les couleurs et les messages changent d’années en années, sans que celles qui les arborent ne sachent pourquoi ni ce que ces messages signifient. Le gouvernement a également pris sur lui d’imposer un thème, généralement en déphasage avec l’actualité et les problèmes de la femme du moment. Ce thème pour cette 35 eme édition était «  Promotion de l’égalité et protection des droits de la  femme : faire le bilan des actions entreprises et fixer un nouveau cap », un thème aussi distant que le gouvernement lui-même l’est des populations et des femmes. En ce moment où la femme est victime de toutes les violences inimaginables dans la regrettable crise qui secoue le pays depuis 4 ans. Le bilan de cette crise a une fois de plus été rappelé à la mémoire du gouvernement et des femmes  le 21 février 2020 à Douala par le mouvement « femmes leaders » conduit par Edith Kah Walla de Stand Up for Cameroon, les avocates  Me Alice Kom, Michelle Ndoki et Tchakounté en ces termes : « Nos enfants sont en train de mourir. 4 000 ou plus dans l’Extrême-Nord, 3 000 et plus dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Nos enfants ne sont pas scolarisés. 600 000 dans les régions anglophones, mais sûrement plus d’un million si nous ajoutons les régions du pays où il n’y a pas d’écoles, où il n’y a pas d’enseignants et où les parents ne peuvent tout simplement pas se permettre de payer les frais de scolaritéNous payons le prix ultime pour les décisions d’un régime qui n’a absolument aucune considération pour nous. – Nous enterrons les morts. – Nous sommes battues et violées. – Nous utilisons tous les moyens possibles et pourtant nous ne pouvons toujours pas gagner assez d’argent pour nourrir nos enfants. – Nous élevons des enfants uniquement pour ce Régime, qui ne peut pas créer d’emplois pour eux, mais les transforment en soldats, en groupes armés, en bandits. Des gens qui tuent et qui sont tués. » Ces femmes leaders demandaient aux femmes de boycotter ce pagne inutile qui leur est imposé et d’arborer en cette journée la tenue noir pour marquer leurs pleurs.

Une femme tué la veille du 8 mars. Pas une minute de silence pour elle

Le gouvernement hors sujet

Mais en réaction, une autre femme leader, Madame ABENA ONDOA née OBAMA Marie Thérèse, ministre de Promotion de la femme et de la famille, encourageait plutôt les femmes à aller fouiller dans les valises pour ressortir les vieux pagnes, à défaut d’avoir le nouveau que le fournisseur n’arrivait même pas à produire. Dans un communiqué radio presse signé le 4 mars 2020, elle portait à la connaissance du public que « toutes les femmes qui n’ont pas pu rentrer en possession du pagne de cette édition de la journée internationale de la femme, peuvent arborer celui des années antérieurs encore en bon état. » La ministre dont l’une des principales missions de son département est d’après le décret  n°  2004/320  du  08  décembre  2004  portant organisation du Gouvernement, « d’étudier et de proposer les stratégies et mesures visant à renforcer la promotion et la protection de la famille, d’étudier et de proposer les mesures visant à la promotion et à la protection des droits de l’enfant. » Confier ce département ministériel à une femme était une bonne idée, car qui mieux qu’une femme peut défendre les droits de la femme, la protéger et la promouvoir ? Mais au lieu de saisir la perche, prendre les devants et dire non à ces souffrances, elles se sont une fois de plus aménagé des sièges douillets dans les tribunes pour le cérémonial, fermant les oreilles sur la mort de deux femmes gendarmes à Galim la veille, pendant que d’autres femmes se faisaient éclater les pieds en essayant de les protéger à Bamenda. Un autre 8 mars au Cameroun.

Roland TSAPI

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