6 novembre 2020: le renouveau face à sa conscience

Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais aurait-il pris conscience de ce que son bilan de 38 ans de règne n’est pas élogieux ? L’absence des festivités le 6 novembre 2020 le laisse penser

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Le 38eme anniversaire de l’accession au pouvoir du président Paul Biya au Cameroun, est passé le 6 novembre 2020, sans tambours ni trompètes auxquelles les Camerounais était habitués depuis ces 38 ans justement. Pendant 37 ans pourtant, le 6 novembre était l’occasion pour les militants de magnifier l’œuvre du président du parti et candidat naturel à l’élection présidentielle. Les élites intérieures et extérieures de toutes les localités organisaient des festins au cours desquelles une nouvelle image d’ange du président de la république était à chaque fois présentée, avec en prime un appel à lui faire confiance à toutes les occasions. Dans une circulaire rendue publique à cette occasion, le Secrétaire général du Rassemblement démocratique du peuple camerounais Jean Nkuété a plutôt appelé les militants à la mobilisation derrière l’homme du 6 novembre pour donner un sens à la décentralisation, derrière laquelle il faut le rappeler, le Cameroun court depuis 24 ans que la notion a été introduite dans la Constitution. Le thème retenu pour cette célébration était donc « mobilisons-nous toutes et tous derrière le président Paul Biya pour l’avènement d’une décentralisation garantissant le développement local dans la paix et l’unité nationale renforcées et l’intégrité du territoire sauvegardée » Jean Nkuété précisait cependant « malheureusement, en ce 6 novembre 2020, les conditions sanitaires ne permettent pas les regroupements et  meetings populaires comme de tradition. Pour autant, nous ne resterons pas les bras croisés et nous marquerons l’évènement autrement. » Silence donc pour cette célébration, pas du bruit.

Faillite économique

« Il y a quelque chose de menaçant derrière le silence », disait l’écrivain nigérian Chinua Achebe. Surtout quand il vient interrompre une ambiance bruyante. Et il peut être imposé par l’arrivée  de quelqu’un dont la présence exige un calme absolue, ou il peut être la conséquence d’une subite prise de conscience. Dans tous les cas il y a quelque chose que l’on devrait redouter. La crise sanitaire évoquée pour justifier ici l’absence des meetings populaires est discutable, puisque les festivités regroupant plus grand nombre de monde se déroulent tous les jours. L’absence des festivités de 2020 pourrait plutôt, et c’est le souhait, être la conséquence de la prise de conscience de ce que le bilan des 38 ans du renouveau ne fait pas sourire, et ne donne pas matière à célébration. Saint Eloi Bidoung un militant du même parti, récemment suspendu pour trois ans à cause de sa liberté de ton, a dans une tribune libre, esquissé un bilan du parti des flammes, qui d’après lui aurait tout fait partir en fumée depuis qu’il dirige le pays. Pour lui, l’économie camerounaise est en braise, parti de la récession au marasme : «  le bilan est pathétique, lourd et éloquent en dégâts matériels. Tout est passé sous la bourrasque des flammes incandescentes du feu de l’emblème du RDPC : le Fonds d’aide et de garanti aux Petites et moyennes entreprise (Fogape),  la Société de transport urbain du Cameroun (Sotuc) ; la Mission de développement des cultures vivrières, (Mideviv), le Fonds de développement de l’industrie cinématographique (Fodic) ont été totalement calcinés. Carbonisées aussi, la Régie nationale des chemins de fers du Cameroun, (Regifercam), la Cameroon Airlines, la Cameroon Shipping lines, (Camship), la Société camerounaise de tabac (Sct), l’Office nationale de commercialisation des produits de base (ONCPB), la SODINCAM, la BIAO, La Cameroun Bank, le crédit Agricole du Cameroun, la (Bcd). Dans les cendres, le Fonds national de développement rural Fonader), la Société des sacheries du Cameroun (Ssc), dans un amas de ferraille, la (Camsuco) et la (Scb) admise en chirurgie ortho-faciale de restructuration, Aluminium du Cameroun consumé par un incendie, (Alucam), la Loterie nationale du Cameroun (Lonacam) et autres disparus

Alucam, plus que l’ombre d’elle-même

Combien d’entreprises sont parties en fumée ? Le bilan est encore difficile à clôturer à ce jour… Les flammes n’ont d’ailleurs pas encore été circonscrites, le feu couve sous la cendre dans plusieurs entreprises d’Etat et du secteur privé. On a également quelques biens retirés des flammes en lambeaux, calcinés en grandes parties. Le Laboratoire nationale de génie civil (Labogénie), la Société camerounaise des palmeraies, (Socapalm), la Cotonnière industrielle du Cameroun (Cicam) ou la (Camtainer). La Société nationale des Eaux du Cameroun (Snec) est plus endommagée par l’eau des pompiers que par les flammes de l’incendie, la (Société nationale d’Electricité  n’a pas pu être sauvée pour cause d’obscurité. La Société de développement du coton (Sodecoton) a été défigurée par les flammes, des opérations de chirurgie esthétique sont engagées. Le feu couve également à la Cimenterie du Cameroun (Cimencam),  la Cameroon télécommunication (Camtel), et la Société nationale de raffinage  (SONARA) partiellement brûlées par les flammes de la concurrence… »

Insouciance

Bien entendu, ce bilan va de pair avec la croissance du chômage et de l’implosion d’un secteur informel nourrit par les call-box et les motos taxis, devenues une bombe à retardement. En réalité, un coup d’œil rétrospectif sur l’élan qu’avait pris le Cameroun en 1982 sur le plan économique, laisse méditatif quand l’on voit où l’on est aujourd’hui. Parti de pays en voie de développement, il est aujourd’hui pauvre et très endetté, incapable de construire un kilomètre de route sans demander l’aumône. Cette situation imposait donc le silence, comme celui observé pour une fois par le Rdpc depuis 38 ans un 6 novembre, ne serait que par respect pour les populations pris au piège de la misère quotidienne,   Au-delà de l’atmosphère lourde et menaçante que ce silence traine avec lui, il y a aussi le côté méditatif, sur lequel le parti des flammes devrait davantage se pencher. Même si le pouvoir leur est si cher, les militants et les dirigeants de ce parti devraient aussi comprendre que, comme dit le réalisateur de la série américaine Power, « Renoncer au trésor qui vous est le plus cher sans même penser aux conséquences, et au contraire faire tout pour que l’autre soit heureux, peut sembler ridicule pour la plus part des gens. Mais moi je pense que se sacrifier pour ceux qu’on aime ça fait partie de la vie, ça devrait en faire partie, sans rien avoir à regretter d’ailleurs. Au contraire on devrait tous y aspirer, c’est même parfois la seule chose dont on peut être fier, la seule chose correcte qu’on ait jamais faite »

Roland TSAPI

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