1er octobre 1961 : et si on refaisait les comptes

Depuis 60, le Cameroun évolue dans une fourberie visant à dénier aux populations anglophones leurs droits fondamentaux, piétinés grâce aux artifices institutionnels depuis lors. Mais l’histoire livre ses secrets

Et si on refaisait les comptes ce 1er octobre au Cameroun, pour voir où on en est, évaluer le chemin parcouru. Une sagesse populaire dit qu’il faut savoir d’où l’on vient pour mieux déterminer où on va, une façon de dire qu’on ne peut construire l’avenir en faisant fi du passé, de l’histoire. Et l’histoire a la particularité de ne pas être effaçable. On peut la nier, l’ignorer, la snober, mais elle reste, nous suit et au besoin refait surface. Depuis plusieurs années, la date du 1er octobre est prise au sérieux par le gouvernement camerounais, mais pour déployer davantage de forces militaires sur les entrées et sorties des Régions anglophones, infiltrer les populations par des agents de renseignement, multiplier les contrôles, le but étant d’empêcher les militants du Southern Cameroon national Council, désormais rejoints par les groupes armées, de célébrer cette date qu’ils considèrent comme le jour de leur indépendance. Les deux parties jouent au chat et à la souris depuis 1995, il y a déjà 26 ans. Ceux qui tiennent les rênes du pays ne pensent toujours pas que c’est assez pour faire le point. Mais il n’est pas tard, on peut toujours marquer un arrêt sérieux et faire les comptes, et surtout admettre que la crise anglophone qui aujourd’hui a modifié les habitudes de tous les camerounais, tire sa source de cette date du 1er octobre

En résumé : une conférence de Foumban querellée, une constitution querellée, une proclamation de l’Etat fédéral au forceps, les anglophones avaient l’air d’être des moutons de la farce. Ils ont plié le doigt et ont adhéré à contre cœur à la fédération, mais en gardant en mémoire qu’ils ont en face un ennemi dont l’objectif est de les faire disparaître.

Fédéralisme aux forceps

Ce 1er octobre 1961 en effet, le président Ahmadou Ahidjo proclame la République fédérale du Cameroun, mettant ensemble l’Etat fédéré du Southern Cameroon constitué des deux régions anglophones actuelles, et l’Etat du Cameroun occidental qui était constitué des 5 provinces francophones à l’époque. Cette proclamation de l’Etat fédéral est déjà querellée, car elle se fonde sur la Constitution fédérale proclamée un mois plutôt le 1er septembre, elle-même querellée. Et la querelle de la Constitution fédérale vient du fait qu’à la Conférence de Foumban deux mois plutôt, le 16 juillet 1961, une mouture avait été présentée par Ahmadou Ahidjo, conseillé par les Français, et les anglophones représentés pas John Ngu Foncha, Emmanuel Liffaffa Endeley, Salomon Tandem  Muna et autres devaient y apporter des amendements. Au sortir de la Conférence, il est entendu que chaque partie soumette la mouture à sa chambre des représentants pour adoption. Mais sans attendre l’avis de la Chambre des représentants du Southern Cameroon, Ahidjo proclame unilatéralement la Constitution fédérale le 1er septembre, et s’appuie sur elle pour proclamer l’Etat fédéral le 1er octobre. En résumé : une conférence de Foumban querellée, une constitution querellée, une proclamation de l’Etat fédéral au forceps, les anglophones avaient l’air d’être des moutons de la farce. Ils ont plié le doigt et ont adhéré à contre cœur à la fédération, mais en gardant en mémoire qu’ils ont en face un ennemi dont l’objectif est de les faire disparaître.

Le sort du Southern Cameroon était scellé d’avance avec ce référendum, car dans la Constitution fédérale déjà, les chiffres des populations étaient indiqués à l’article 60 : Cameroun oriental francophone 3 200 000 habitants, Cameroun occidental anglophone : 800 000 habitants. C’est dire que même si tous les anglophones votaient contre la réunification, cela n’aurait rien changé. C’est comme un cultivateur avec ses 20 enfants qui demande à son voisin avec deux enfants, qu’on passe au vote pour voir si on va joindre leurs deux champs pour en faire un  seul.

Assimilation progressive

1er octobre 1961, indépendance du Cameroun occidental,

Et la suite des événements leur donnera raison. Déjà, l’article 50 de la Constitution fédérale disait : « A titre exceptionnel, pendant une durée de 6 mois à compter de la date du 1er octobre 1961, les textes législatifs nécessaires à la mise en place des institutions et, jusqu’à sa mise en place, au fonctionnement des pouvoirs publics et à la vie de l’Etat fédéral, seront pris par le président de la République fédérale sous forme d’ordonnances ayant force de loi. Article 51 : le président de la République du Cameroun, est jusqu’à la fin de son mandat actuel, président de la République du Cameroun. » En d’autres termes, Ahmadou Ahidjo, non seulement s’imposait sans négociation comme président de la République fédérale, mais en plus se donnait les pleins pouvoirs pendant 6 mois pour décider du sort de la nation, sans avoir des comptes à rendre. Ces articles indiquent donc que les Anglophones s’étaient livrés corps et âme à Ahidjo, et il est évident qu’ils n’auraient jamais accepté qu’une constitution avec des clauses pareilles soit adoptée. Jouissant donc de ces pleins pouvoirs même au-delà des 6 mois prévus, Ahidjo dissout en 1966 tous les partis politiques et impose à tous l’Unc, l’Union nationale camerounaise. Tous les partis politiques au sein desquelles les anglophones exprimaient leur démocratie sont éteints. La manœuvre continue avec l’organisation en 1972 du référendum en vue de la réunification. Le sort du Southern Cameroon était scellé d’avance avec ce référendum, car dans la Constitution fédérale déjà, les chiffres des populations étaient indiqués à l’article 60 : Cameroun oriental francophone 3 200 000 habitants, Cameroun occidental anglophone : 800 000 habitants. C’est dire que même si tous les anglophones votaient contre la réunification, cela n’aurait rien changé. C’est comme un cultivateur avec ses 20 enfants qui demande à son voisin avec deux enfants, qu’on passe au vote pour voir si on va joindre leurs deux champs pour en faire un  seul. C’est ainsi que les anglophones ont perdu toute leur souveraineté, et pour clore le tout, le président Ahidjo supprima unilatéralement une fois de plus, le poste de vice-président qui revenait au anglophones. La président Paul Biya à son tour a enfoncé le clou dès sa prise du pouvoir en revenant à l’appellation République du Cameroun, comme en 1960, cette fois avec en plus le territoire anglophone complètement assimilé. Aujourd’hui encore, quand on dit que le Cameroun a accédé à l’indépendance le 1er janvier 1960, c’est une falsification de l’histoire ou plutôt un déni de l’existence du Cameroun anglophone.

Et si on faisait les comptes du 1er octobre, on verrait que des hommes et femmes vivent avec cette rancœur au fond de leurs tripes, avec des frustrations accumulées. Des frustrations comme celles exprimées par les populations d’Akom II les 27 et 28 septembre 2021. Des ministres sont descendus sur les lieux négocier avec eux, mais quand ces autres populations expriment leurs frustrations accumulées depuis 60 ans, le pouvoir de Yaoundé apprête les armes. Si on faisait les comptes du 1er octobre 1961, on verrait comme le disait l’américain, qu’on ne combat pas ce qui vient de l’esprit par les armes.

Roland TSAPI

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